dimanche 3 août 2014

Mali : la liberté de presse en question

(Article publié par Les Echos (Le Cercle) le 04 mai 2014)

Au Mali, l’apprentissage de la démocratie est ardu. Des progrès importants ont été réalisés en matière de liberté d’expression, mais la route est encore longue. Quatrième pouvoir, contre-pouvoir ou anti-pouvoir, la presse malienne est à l’image de la naissante et fragile démocratie du pays. Pourtant, une autre voie est possible…


Le journaliste français André Guillois disait : " Dans la plupart des pays, les citoyens possèdent la liberté de parole. Mais dans une démocratie, ils possèdent encore la liberté après avoir parlé." Au Mali, la liberté de presse est reconnue et garantie par la Constitution, loi fondamentale qui consacre l'expression plurielle. Elle est un pilier essentiel de la démocratie, pour l’avènement de laquelle les hommes de médias ont joué un rôle essentiel suite au soulèvement populaire de mars 1991 et tout récemment, lors de la crise de 2012.

Au Mali, et pas moins qu’ailleurs, l’apprentissage de la démocratie est ardu, tous ou presque s’accordent à le reconnaître. Des avancées notables ont été réalisées en matière de liberté de presse, mais la route est encore longue. Le chemin est parsemé d’embûches.

Les récentes péripéties de la crise militaro-civile ont tartiné sur les "parties molles" de la démocratie malienne. Les hommes de médias, jaloux de leur indépendance, n’ont pas résisté à l’attraction d’une image forte en écrivant avec de "l’encre bouillante" (l’expression est empruntée à Paul Claudel). Pour les tenants du pouvoir, au nord comme au sud, les journalistes s’évertuaient à agiter le sac de piment destiné à les faire éternuer. S’en est suivi une vague de violences sans précédent dans l’histoire médiatique du Mali : enlèvements, arrestations, censures, procès…

Dans ces conditions, il n’est pas certain que les défenses immunitaires de la presse, amoindries par des dérapages en son sein et aussi par des conditions d’exercice, sécuritaires, matérielles et financières extrêmement précaires, empêcheront la poussée de fièvre dans la fragile démocratie malienne de dégénérer en accès pernicieux. À moins que les différentes parties ne s’astreignent elles-mêmes à quelques indispensables compromis en évitant toute surenchère. Au nom de la double exigence de l’expression et de la responsabilité.

Le Chef de l’Institut de la Banque Mondiale, Islam Roumeen écrivait : " La survie des médias dépend de l’État qui régule leur existence, des annonceurs qui leur achètent de l’espace publicitaire et des consommateurs au service desquels ils œuvrent".

Longtemps présenté comme un modèle en matière de démocratie et de liberté de la presse en Afrique, le Mali poursuit sa descente dans les profondeurs du classement de Reporters Sans Frontières (RSF). Selon le dernier classement mondial 2014 de la liberté de la presse de RSF, le Mali perd 23 places après avoir enregistré la plus forte chute (-74) l’année dernière. Il se situe au 122e rang sur 180 pays classés dans le monde. Il est devancé par des pays comme la Finlande (1er), la Namibie (22e et champion africain de la catégorie), le Cap-Vert (24e, 2e en Afrique et 1er de l’Afrique de l’Ouest), le Ghana (27e), la France (39e), le Niger (48e), le Burkina Faso (52e), le Sénégal (62e), la Côte d’Ivoire (101e), la République centrafricaine (109e) et même le Soudan du Sud (119e). Il peut se consoler de se situer juste devant des États comme l’Angola (124e), la Colombie (126e), l’Afghanistan (128e), le Maroc (136e), et l’Érythrée qui ferme la marche mondiale (180e) !

Cette contreperformance malienne résulte des conséquences de la crise multidimensionnelle de 2012. À cette date, l’ONG américaine Committee to Protect Journalists (CPJ) avait dénombré et documenté 62 violations subies par la presse au Mali, dont 76 % d’exactions commises par les insurgés, 12 détentions et 45 stations censurées ou attaquées.

Pour relancer la machine médiatique au Mali, je propose un plan structuré en neuf points avec comme ambition une presse libre et professionnelle au service de l’information utile et précise.

1) Code d’éthique et de déontologie : une Charte de code de conduite doit être tenue au sein de la profession dont les pratiquants doivent, solennellement, la respecter et la promouvoir. Prévoir une instance d’autorégulation, forte et légitime, avec un mécanisme de sanctions à l’interne qui soit assez dissuasif pour prévenir que les éventuels manquements ne dégénèrent en conflits et procès ;

2) Formation : élever le degré de professionnalisme des journalistes par la création de l’Institut Supérieur des Métiers de la Presse (ISUMEP) opérant sous la tutelle du Ministère en charge de la Communication. Il offrira une formation de qualité dans les filières liées aux métiers de la presse, de façon autonome ou en partenariat (double diplomation) avec des écoles de journalisme (CESTI à Dakar, ESJ de Lille, IFP à Paris…). Et outre la formation initiale (niveau Licence et plus tard Master), l’ISUMEP assurera pour le compte de la Maison de la Presse la formation continue par le biais des remises à niveau, stages et ateliers de perfectionnement. La Direction Générale de l’ISUMEP doit être assurée par un exécutif (Comité de Gestion) nommé sur proposition de la Maison de la Presse ;

3) Relecture des textes régissant la presse : réviser la loi sur la presse pour l’adapter aux réalités avec comme objectif de mieux encadrer les conditions d’accès et de fonctionnement de la profession, et d’inclure les préoccupations liées au statut du journaliste, la convention collective, les conditions d’exercice de la profession, l’accès à l’information, la presse électronique, le journalisme citoyen, la protection des sources, la déontologie, la dépénalisation ;

4) Dépénaliser le délit de la presse : signer la "Déclaration de la Montagne de la Table" (DTM) qui appelle à l’abolition des lois pénales concernant les délits de diffamation et d’insulte. En lieu et place de la privation de liberté, prévoir de sanctions pécuniaires (ou même de la carte professionnelle) en cas de manquements avérés à la déontologie de la profession. Pour la mise en œuvre de cette mesure sensible, mais utile, il y a lieu de s’engager d’abord sur les deux préalables énoncés, la formation et la déontologie ;

5) Création du Fonds Spécial de Soutien à la Presse (F2SP) : ce fonds sera alimenté par l’aide publique annuelle à la presse, de taxes spéciales, des contributions et dons des partenaires bilatéraux, des organisations régionales et internationales. Le Comité de Gestion comprendrait outre les entités publiques habilitées, les organisations faîtières de presse ;

6) Aide indirecte à la presse : instaurer une "Allocation pour frais d’emploi" à hauteur de 600 000 francs CFA sous forme d’abattement fiscal applicable au revenu annuel imposable. Le bénéficiaire serait le journaliste au sens de la loi portant régime de la presse. Le bénéfice de ce dispositif est lié à l’exercice effectif de la profession de journaliste et non simplement à la possession de la carte d’identité professionnelle de journaliste. Ces avantages fiscaux de l’État sont pris en charge dans le cadre du F2SP. Pour en bénéficier, le journaliste doit être titulaire d’un contrat de travail visé par l’Inspection du Travail et être régulièrement inscrit à la caisse de cotisation sociale ;

7) Renforcer l’accès au financement bancaire : pour les entreprises de médias, ce renforcement s’articulera autour du dispositif suivant : crédit à moyen terme plafonné à 30 millions francs CFA remboursables sur 60 mois pour l’achat d’équipements d’exploitation à un taux bonifié de 8 % flat. Les matériels doivent être exonérés du paiement de droits de douane (liste, nature et quantité à préciser). Pour le fonds de roulement (achat de consommables), maintien du taux flat de 8 % avec une ligne plafonnée à 10 millions francs CFA. La bonification des taux et la garantie (50 %) du concours sont prises en charge par le F2SP. S’agissant du personnel dûment enregistré dans les livres sociaux des organes de presse, il peut bénéficier des concours bancaires suivant le dispositif suivant : prêt consommation sur une maturité de 36 mois (maximum) avec une quotité cessible autorisée à hauteur de 50 % du salaire net et la domiciliation irrévocable du salaire ;

8) Dépolitiser les organes de presse publique : faire nommer les responsables des médias publics (presse écrite et audiovisuelle) par le Conseil Supérieur de la Communication (dont la composition et les missions doivent être revisitées) après avis conforme de la Commission des Affaires Culturelles de l’Assemblée nationale. Organiser des débats politiques réguliers et équilibrés sur les chaînes publiques en dehors des rendez-vous électoraux où les gouvernants et la majorité présidentielle débattront avec l’opposition (parlementaire ou non représentée) sur les grandes questions de la nation et aussi, à chaud, sur les sujets d’actualité.

9) Garantir la sécurité des hommes de médias sur les lieux de travail conformément à la réglementation locale et au droit international.

Conclusion

Aujourd’hui, exerçant dans un environnement post-crise sensible et difficile, la presse malienne (publique et privée, écrite, électronique et audiovisuelle) assume son rôle de vraie sentinelle de la démocratie. Les journalistes, au prix de mille et un sacrifices, ont été de tous les combats et ont porté haut la voix du peuple pendant les moments difficiles de la crise. Les dérapages souvent observés au sein de la profession, exacerbés par de fortes pressions externes, sont essentiellement imputables à l’inobservation de l’éthique et de la déontologie. Les conditions matérielles et financières d’exercice plus que difficiles ne sont pas étrangères à ce constat. 

À l’évidence, la marche vers une presse libre et professionnelle ne sera pas un long fleuve tranquille. Elle s’apparente à un véritable "steeple Chase", une course d’obstacles au cours de laquelle les hommes de médias ont tout juste le temps, après une nouvelle brusquerie, de reprendre leur souffle avant d’aborder l’étape suivante. À ce rythme, il faudrait surtout craindre l’essoufflement et la perte de tonicité de ces activistes du droit à l’information. Il n’y a pas de démocratie sans presse libre. Au demeurant, l’espoir ressuscité par la stabilisation progressive des institutions républicaines autorise de poursuivre l’effort.

Dans une anecdote juive des temps modernes, rappelée par le talentueux journaliste malien Gaoussou Drabo, on raconta qu’un suppliant se tenant devant le mur des Lamentations et se balançant d’avant en arrière, répétait en litanie : " Seigneur, faites que je gagne au Loto, seigneur…" À la fin, impatienté, Dieu lui gronda à l’oreille : " Mais, au moins, joue !" Le Mali, également, est obligé de jouer pour gagner le pari des libertés fondamentales. Et de préférer au " wait and see" le " go and see". À tous, rappelons cette assertion de Maître Alain Provensal : " Le droit est indispensable pour assurer la liberté de la presse en démocratie. La presse est indispensable pour assurer en démocratie le respect du droit. La démocratie est indispensable pour la liberté de la presse et la suprématie du droit."

La voie est toute tracée pour une presse, forte et responsable, au Mali. Quel en sera donc le chemin ? C’est un défi essentiel pour la jeune et fragile démocratie malienne. See and say !


Cheickna Bounajim Cissé

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