lundi 29 juillet 2019

Les (vraies) raisons de l’intervention française au Mali

Depuis quelques mois, des réseaux sociaux à la rue en passant par l’hémicycle, des voix s’élèvent au Mali pour critiquer vertement la présence militaire française dans le pays. Les autorités de céans rassurent sans convaincre. L’opinion publique française fait part de son agacement. Et ses dirigeants politiques et diplomatiques le font savoir.
Qu’est-ce qui a donc pu motiver la France à intervenir en 2013, de façon énergique et impérative au Mali, et à y rester ? Décryptage et analyse.


Le 2 février 2013, François Hollande effectua une visite historique au Mali, moins d’un mois après l’intervention décisive et victorieuse des forces françaises pour stopper l’avancée des groupes terroristes vers le sud de ce pays. Devant des centaines de Maliens en liesse à la place de l’Indépendance à Bamako, venues acclamer le « libérateur », l’ancien président français livra les raisons « officielles » de l’intervention militaire de son pays au Mali :

« J’ai pris une décision grave le 10 janvier [2013] d’engager les soldats français avec les soldats maliens. C’était l’appel que m’avait lancé le président Traoré. C’était le devoir de la France qui agissait au nom de la communauté internationale avec le soutien des pays européens dans le cadre des Nations unies. Oui, nous devions être là parce que ce qu’il était important de combattre, c’était le terrorisme. Le terrorisme ici au Mali, le terrorisme en Afrique de l’Ouest, le terrorisme partout. Agissant ainsi, la France était à la hauteur de son histoire, de la République, des droits de l’Homme et donc de la démocratie.[1]»

Et le président Hollande de conclure son émouvant discours par une phrase qui restera célèbre :

« Je veux ici vous dire que je viens de vivre la journée la plus importante de ma vie politique. »

Quand « Papa Hollande » – surnom affectueusement donné par certains Maliens – faisait cette œillade affective à ses interlocuteurs du jour, il était certainement sincère – comment d’ailleurs en douter ? Mais ses intentions interrogent quand il disait un peu plus tôt à l’intention de ceux qui seraient tentés de voir autre chose derrière la main généreuse et humaniste de son pays :

« La France est à vos côtés, non pas pour servir je ne sais quel intérêt, nous n’en avons aucun, non pas pour protéger telle ou telle faction, ou pour tel ou tel parti du Mali… Non, nous sommes à vos côtés pour le Mali tout entier et pour l’Afrique de l’Ouest. Nous nous battons ici pour que le Mali vive en paix et en démocratie. […] Nous nous battons en fraternité, Maliens, Français, Africains parce que moi je n’oublie pas que lorsque la France a été elle-même attaquée, lorsqu’elle cherchait des soutiens, des alliés, lorsqu’elle était menacée pour son unité territoriale, qui est venu alors ? C’est l’Afrique, c’est le Mali. Merci, merci au Mali. Nous payons aujourd’hui notre dette à votre égard. »

Au-delà de la clameur et de la ferveur populaires qui ont accueilli ces mots, le discours présidentiel prit là un relent purement politique qui ne peut s’affranchir de l’analyse politique, géopolitique et géostratégique.

Quelles étaient les raisons réelles – au-delà du discours officiel – de l’intervention militaire de la France au Mali ?

Pour répondre à l’appel de détresse d’un « pays ami » en proie à la crise la plus importante de son histoire contemporaine ?

Peut-être, mais pas seulement ! Il est difficile de faire l’impasse sur les motivations mêlées de la France à intervenir au Mali. Pour ceux qui en douteraient et qui s’évertueraient à promouvoir une posture angélique de la diplomatie internationale, ils seront ramenés à un état plus lucide à la lecture du rapport no 483 du Sénat français du 3 juin 2015. Le document fait référence au Traité de coopération en matière de défense entre le Mali et la France signé le 16 juillet 2014 à Bamako, « dans des délais très courts » (pour reprendre les propres termes du rapport). Versé dans le domaine public[2], ce rapport dévoile une étude d’impact au contenu aussi surprenant que déroutant, dont voici un court extrait : « Le Traité [avec le Mali] pourrait offrir des débouchés aux entreprises françaises dans les domaines de l’armement et de l’équipement des forces de sécurité. Il inscrit dans la durée l’influence militaire française et donne aux forces locales des méthodes de travail et d’équipement favorables, sur le long terme, à ces exportations […][3] »

D’ailleurs, faut-il rappeler que la France, 3e force nucléaire au monde derrière la Russie et les États-Unis[4], est aussi le 3e plus gros vendeur d’armes de la planète ? Selon le rapport annuel de l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (SIPRI)[5], sa part de marché est passée de 5,8 % à 6,7 % grâce à l’augmentation de 27 % de ses ventes sur la période 2013-2017 comparée au quinquennat précédent (2008-2012). Son plus gros client est… africain. Il s’agit en l’occurrence de l’Égypte. Plus du tiers (37 %) des commandes d’équipements militaires du Caire ont été passées à la France en 2017. D’après une information relayée par le site Slate.fr[6], le secteur français de l’armement emploie 160 000 personnes, avec en perspective 40 000 embauches supplémentaires d’ici à 2020. Dans ce domaine, la politique française se résume au triptyque suivant : « équiper les forces armées, soutenir les industriels, favoriser les exportations[7] ». Il faut donc toujours trouver des débouchés tout en préservant les clients fidèles, à coups de soutien, d’intimidation et même de menace.

Selon les dernières statistiques[8] du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute ou Institut international de recherche sur la paix de Stockholm), le total des dépenses militaires dans le monde a atteint 1 739 milliards de dollars en 2017, soit 2,2 % du PIB mondial, et plus que la totalité de la richesse cumulée de tous les pays africains (1 600 milliards de dollars en 2017[9]). Dans ce marché ultra-sensible et très concurrentiel de l’armement que se disputent les « puissances de feu » de ce monde, la France occupe une place centrale tant comme acheteur (6e dans le monde en 2017)[10] que vendeur (3e rang mondial)[11]. À la guerre comme à la guerre, il n’y a pas de place ni pour l’affect ni pour l’infect. Seul le prospect mérite respect. L’intellect est suspect et circonspect. 

Pour arrêter l’avancée des groupes terroristes sur la capitale malienne ?

Certainement ! Si les forces obscures amenées par les groupes séparatistes s’étaient emparées du pouvoir central à Bamako, le risque de l’installation d’un califat islamique au cœur de l’Afrique de l’Ouest était réel. Pour beaucoup d’observateurs, sans l’intervention robuste et déterminée de la France, le Mali allait devenir un « foyer de terrorisme international[12] », avec à la clé la menace d’un embrasement généralisé de la bande sahélo-saharienne et même au-delà.
Il s’agissait, selon le Premier ministre d’alors, Jean-Marc Ayrault, de « stopper la menace terroriste ». Pour Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense de l’époque, la menace en jeu était « la mise en place d’un Etat terroriste à portée de l’Europe et de la France, dans les mains de groupes proche d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI)[13] ».
Dans un entretien accordé au journal Le Monde en janvier 2013, André Bourgeot, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), livrait une analyse similaire de la situation : « Il y a eu une descente des groupes djihadistes sur le sud dont l’objectif était la conquête de la ville Sévaré qui se trouve au sud de la ligne de front. Or à Sévaré, il y a un aéroport international. Si Sévaré tombait entre les mains des djihadistes, il y aurait eu impossibilité pour les militaires maliens et éventuellement les militaires de la CEDEAO de débarquer à Sévaré pour reconquérir le nord. Sévaré prise, on pouvait penser que Bamako aurait aussi été prise par les groupes armés djihadistes. Si tel avait été le cas, dans ces conditions, le Mali basculait sur un État de type salafiste. Et les conséquences auraient été extrêmement graves.[14] »

Pour assurer la sécurité et l’intégrité territoriale du Mali ?

Pas uniquement ! Il faut une tonne de mauvaise foi pour ne pas se rendre compte que six ans après l’intervention française, une bonne partie du territoire malien est toujours inaccessible[15] à l’administration centrale et à l’armée nationale ; que la région de Kidal est toujours le « bastion »[16] des ex-groupes rebelles ; que la situation sécuritaire se dégrade[17] et se propage au centre du pays avec à la clé… des affrontements réguliers et meurtriers entre communautés ethniques des mêmes localités.

Pour préserver les intérêts économiques de la France au Mali ?

Pas si évident ! Selon des informations concordantes[18], au démarrage de l’opération Serval, le Mali n’était qu’au 165e rang mondial dans le classement des partenaires économiques de la France.

Même si les entreprises françaises ne sont pas implantées au Mali pour inaugurer les chrysanthèmes, leur poids économique est relativement insignifiant par rapport à la taille de leur pays d’origine. Et la tendance est à la baisse. Comme illustration, prenons le secteur bancaire. À fin 2016, la banque BNP Paribas a réalisé un bénéfice net (part du Groupe) de 7,7 milliards d’euros, soit plus de deux fois et demi le budget d’État du Mali à la même date (environ 3 milliards d’euros). Avec des actifs de 132 milliards de FCFA (soit 0,2 milliard d’euros) en 2016, la filiale malienne du mastodonte français (BICIM) ne représentait que 0,009 % du total bilan de son groupe d’appartenance (2 077 milliards d’euros).

En mai 2019, le groupe à la « courbe d’envol » a annoncé l’ouverture d’une « réflexion stratégique » en vue de céder sa participation dans le capital de cinq de ses filiales, implantées au Mali, au Burkina Faso, en Guinée, en Tunisie et au Gabon. Ce retrait progressif de la France de certains marchés bancaires africains est visible depuis plusieurs années. Dans la zone UMOA, la part de marché des banques françaises a été divisée par deux entre 2004 et 2016, passant de 29% à 13%. En Afrique centrale (CEMAC), les banques tricolores ont considérablement réduit la voilure. À fin 2014, elles possédaient 16 % des actifs de ce marché[19], alors que dix ans auparavant elles en contrôlaient pratiquement la moitié (47 %).

Pour protéger les intérêts stratégiques de la France dans la bande sahélo-saharienne ?

Absolument ! En intervenant le 15 janvier 2013 pour stopper l’avancée des groupes terroristes vers le Sud du Mali, et ainsi endiguer la métastase nébuleuse, la France protège aussi ses intérêts stratégiques dans la région. Et ceci n’est guère surprenant. D’après la loi française de programmation militaire (2014-2019), « l’intervention extérieure a pour objectif d’assurer, par la projection de nos capacités militaires à distance du territoire national, la protection de nos ressortissants à l’étranger et la défense de nos intérêts stratégiques et de sécurité, comme ceux de nos partenaires et alliés ; elle doit nous permettre d’exercer nos responsabilités internationales.[20] » La France, à l’instar de tout autre pays du monde, a le souci de contrôler, tout au moins de maîtriser ses sources d'énergie. C’est ainsi que les mines d’uranium au Niger (3e producteur au monde) sont cruciales et stratégiques pour la France[21]. Elles fournissent au moins le tiers du combustible utilisé dans les centrales nucléaires françaises. Les sites de production nigériens ne sont qu’à un jet de pierre de la zone de conflit au nord du Mali.

Pour le chercheur français André Bourgeot, « les enjeux sur les ressources extractives, à savoir notamment le pétrole et le gaz sur le site de Taoudenni qui se trouve à cheval sur trois pays, Mauritanie, Mali et Algérie. Ensuite, l’uranium puisqu’il en a été découvert dans l’Adar des Iforas. Mais ces trois ressources extractives ne sont pas encore en état d’exploitation. En revanche, le Mali est le troisième producteur d’or sur le continent africain. Ce sont là les enjeux géostratégiques. S’il y avait implosion du Mali par la prise du pouvoir central par les groupes armés djihadistes, il y aurait nécessairement des conséquences négatives sur l’ensemble des pays de la sous-région.[22] »

Pour assurer la sécurité de la France et de l’Europe et préserver la paix mondiale ?

Sans nul doute ! Dans un tweet récent, daté du 23 juillet 2019, le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian réagissait à l’attaque-suicide devant la base militaire française de Gao, au Mali, en ces termes : « Après l’attaque à #Gao blessant des soldats français et estoniens, j’ai exprimé à mon homologue estonien toute ma solidarité. Notre engagement commun pour la stabilité du #Sahel est aussi au service de la sécurité des Européens.[23] »

Pour donner de l’épaisseur au propos du ministre français, il suffit de disposer d’une carte du monde et d’un compas. L’évidence sautera aux yeux. L’épicentre du conflit malien est plus proche des côtes européennes que des zones aurifères et cotonnières du Mali. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta résume bien le positionnement stratégique de son pays : « Le Mali est une digue. Et si cette digue rompt, l’Europe sera submergée. » Il précise : « Le Mali n’est qu’un lieu de passage et d’aguerrissement pour des forces négatives qui, en réalité, visent le Maghreb et l’Europe. Avec Barkhane, la France ne défend pas que le Mali, elle défend ses propres valeurs, elle se défend elle-même.[24] »

Cette réalité est aussi partagée par les experts militaires français. En effet, pour ceux-ci, le Mali se situe dans « l’arc de crise », identifié comme une des « quatre zones critiques » pour la France. Dans le Livre blanc de 2008 sur la défense et la sécurité nationale, les autorités françaises indiquent que « les problèmes de l’Afrique ont des incidences directes sur [leurs] intérêts : immigration clandestine, radicalisation religieuse en terrain musulman et développement de sectes fondamentalistes en terrain chrétien, implantation des groupes terroristes se réclamant d’Al-Qaida, apparition de nouvelles routes de la drogue, trafics d’armes illicites, réseaux de prolifération, blanchiment d’argent et risques sanitaires. » À ce titre, comme le confirme le Livre blanc de 2013, le Sahel demeure « une zone d’intérêt prioritaire pour la France ». La communauté française dans les pays du Sahel est importante. Par exemple, ils sont 20 299 Français résidant au Sénégal, 17 034 en Côte-d’Ivoire et 8 056 au Mali, enregistrés dans les registres consulaires à fin décembre 2016.

Que retenir en définitive ? Qu’il se nomme Hollande ou Macron, que ça soit la France ou tout autre pays dans le monde, la mission assignée à un chef d’État par la Constitution de son pays c’est avant tout de défendre les intérêts nationaux, de les préserver à tout prix, quitte à compromettre ceux des autres. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a levé toute équivoque sur cet impératif national que les nations riches et développées se plaisaient jusqu’ici à enrober au reste du monde, particulièrement aux pays pauvres, pillés et dépouillés, sous le vocable d’« intérêts mutuellement avantageux ». Du reste, voici ce que déclarait le président américain dans son premier discours après sa prestation de serment du 20 janvier 2017 : « Nous nous sommes retrouvés aujourd’hui et nous décrétons, pour être entendus dans chaque ville, chaque capitale étrangère et dans chaque lieu de pouvoir, qu’à compter d’aujourd’hui une nouvelle vision prévaudra dans notre pays : ce sera l’Amérique d’abord et seulement l’Amérique. […] Nous rechercherons l’amitié et la bonne volonté des autres nations du monde mais nous le ferons avec l’idée que c’est le droit de tout pays de mettre ses propres intérêts en avant.[25] » Depuis ce prononcé, le président Trump qui n’a jamais fait mystère de sa conception très marchande de la diplomatie, ne cesse d’émouvoir les âmes sensibles. Il avait d’ailleurs prévenu dans son discours d’investiture : « Le temps des paroles creuses est fini. Maintenant, c’est l’heure de l’action.[26] »

Son homologue français Emmanuel Macron, aussi enclin au « tropisme américain »[27], n’en a pas fait moins pour agrémenter son discours d’investiture du 14 mai 2017. « Rien ne me fera renoncer à défendre en tout temps et en tout lieu les intérêts supérieurs de la France[28] », a-t-il tenu à préciser.

Plusieurs spécialistes et observateurs estiment que la France instrumentalise les crises en Afrique pour justifier et renforcer sa présence militaire dans cette région. Et pour eux, l’Afrique est un marché militaire « porteur » pour la France. En juillet 2018, dans une tribune signée dans le journal Le Monde, l’ancien ambassadeur de France au Mali (2002-2006), Nicolas Normand n’y est pas allé de main morte : « À notre avis, la situation calamiteuse au Mali résulte en bonne partie d’une succession de faux pas de la diplomatie française, entérinés par la communauté internationale.[29] » Dans ce pays que le diplomate français qualifie d’« homme malade » du Sahel, « on ne compte pas moins, aujourd’hui, de 17 groupes politico-militaires, en dehors même de la nébuleuse djihadiste, ainsi que 4 armées dont 3 étrangères. On observe parallèlement une montée continue des attaques et attentats terroristes depuis la signature, en 2015, de l’accord dit “de paix” issu du processus d’Alger, la France ayant curieusement délégué à l’Algérie, au rôle pourtant problématique dans la crise malienne, le traitement politique de la “paix” imposée par l’intervention française “Serval” de 2012. » Sans commentaires !

Un coût important

Cependant, il faut être juste. Quelles que soient les motivations qui ont pu pousser la France à intervenir au Mali et à y rester, les Maliens doivent être reconnaissants au peuple français, et cela pour plusieurs raisons, dont au moins deux que l’on peut citer. À partir de mars 2012, et même bien avant, face à un État failli et assailli, au-dedans comme au-dehors, miné et laminé par de fortes dissensions internes, de larges boulevards s’offraient aux groupes irrédentistes fortement appuyés par les forces terroristes venus du Nord pour conquérir le reste du pays. Sans l’intervention décisive de la France, personne ne peut prédire dans quel état aurait été le Mali d’aujourd’hui. Un autre Irak ? Un Afghanistan bis ? Une Somalie en copie ? Un appendice du Nigéria ?

Faut-il le rappeler, la France dépense en moyenne 1 million d’euros par jour pour financer son opération militaire au Mali. Elle a perdu 28 de ses soldats sur le sol malien, et des dizaines d’autres y ont été grièvement blessés. D’après le site L’Opinion.fr, « près de 5 ans après le début de l’intervention au Mali contre les groupes djihadistes, en janvier 2013, la France maintient environ 4 500 militaires dans la « bande sahélo-saharienne » au sein des opérations Barkhane et Sabre, cette dernière relevant des forces spéciales.[30] »

Lors d’une audition parlementaire en fin février 2018 devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale, le chef d’état-major des armées françaises, le général François Lecointre, déclarait : « L’évolution de la situation au Mali n’est guère satisfaisante et nous n’en partirons pas demain, sans qu’il s’agisse pour autant d’un enlisement. » Et, se voulant plus précis, il ajoutait une phrase qui fit sursauter plus d’un Malien : « Je ne pense pas qu’il soit possible de régler le problème au Mali en moins de 10 à 15 ans, si tant est que nous le puissions. » Et pour se justifier devant les élus français, il s’empressait d’ajouter : « Cette durée fut celle de notre engagement dans les Balkans, en Côte-d’Ivoire ou en Afghanistan.[31] »

Quatre ans plus tôt (le 2 février 2013), presque jour pour jour, voici ce que déclara François Hollande lors d’une visite historique au Mali. « Je vous l’avoue aussi, parce que c’est le respect que je vous dois, la France n’a pas vocation à rester ici au Mali, parce que ce sont les Maliens eux-mêmes, les Africains qui assureront la sécurité, l’indépendance, la souveraineté. C’est ainsi que je conçois les relations entre la France et l’Afrique. Le respect, la démocratie, la transparence. C’est vous maintenant qui allez porter votre destin.[32] »

Entre le discours politique et la réalité militaire, il y a plus qu’un interstice. Il y a la realpolitik aussi béante qu'un practice.

Conclusion

Beaucoup d'Africains se seraient émus, à tort, à la lecture de cet article. Le monde est ainsi fait. Il ne sera jamais un refuge de bisounours et de câlinours, encore moins un sanctuaire pour les esprits faibles et les âmes sensibles. « Chacun dîne d’un plus petit que soi », nous rappelle bucoliquement l’humoriste Francis Blanche. Chaque pays est dominant ou dominé face à un autre. Une seule règle vaille : chasser ou se faire chasser. Pour tous les autres pays aux jambes en coton, s’allier ou s’aliéner restent les seules alternatives. Même les diplomates au langage plus doucereux que sulfureux, s’accordent à dire que les États n’ont pas d’amis mais des intérêts à conquérir et à défendre. Et tous les moyens sont mis en œuvre pour y parvenir. Au XIXsiècle déjà, le célèbre philosophe Nietzsche comparait l’État à un « monstre froid », le plus redoutable « de tous les monstres froids », capable de tout pour protéger ses intérêts.

Il faut donc se détacher de ses émotions et de ses passions pour ne pas s’installer dans l’illusion. La sécurité du Mali relève d'abord et avant tout des Maliens. Aucun pays au monde, fût-il humaniste et africaniste, généreux et chaleureux, ne viendra sacrifier ses fils à la place des Maliens. Les militaires français n’ont pas posé leurs godillots au Mali, dans l’immensité de l’Adrar des Ifoghas, par quête d’exotisme ou par conquête de romantisme. Ils sont là pour défendre la France, ses intérêts et ses idéaux. 

Pour en avoir le cœur net, parcourons ensemble les allées de l’Assemblée nationale française. Là, bien en évidence, trône dans la salle de la Commission de la défense nationale et des forces armées, la célèbre préconisation du général de Gaulle : « La défense ! C’est là, en effet, la première raison d’être de l’État. Il n’y peut manquer sans se détruire lui-même.[33] »



Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier

Économiste et essayiste, il est le Président de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Il se définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de l’Afrique. Il est contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications, dont « Les défis du Mali nouveau » (Amazon, 2013, 269 pages), « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016, 736 pages),  « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019, 452 pages). 


[1] En ligne : https://ml.ambafrance.org/Discours-de-Francois-Hollande
[2] En ligne : www.senat.fr/leg/pjl14-483.pdf
[3] En ligne : www.senat.fr/leg/etudes-impact/pjl14-483-ei/pjl14-483-ei.html
[4] En ligne : www.nouvelobs.com/en-direct/a-chaud/34287-nucleaire-france-troisieme-puissance-nucleaire-mondiale-selon.html
[5] En ligne : www.lemonde.fr/economie/article/2018/03/12/la-france-troisieme-exportateur-mondial-d-armement_5269775_3234.html
[6] En ligne : www.slate.fr/story/149670/france-infeodee-industrie-armement
[7] En ligne : www.usinenouvelle.com/article/pourquoi-la-france-figure-dans-le-top-3-des-vendeurs-d-armes.N665539
[8] En ligne : www.sipri.org/sites/default/files/2018-05/milex_press_release_fre_1.pdf
[9] Selon le rapport « Shaping the future of Africa : markets and opportunities for private investors » de la Société financière internationale (SFI) ; en ligne : www.lejecos.com/L-Afrique-totalise-un-PIB-de-1600-milliards-de--en-2017_a13041.html
[10] En ligne : www.lemonde.fr/international/article/2018/05/02/depenses-militaires-la-france-rattrapee-par-l-inde-les-etats-unis-toujours-en-tete_5293091_3210.html
[11] En ligne : www.lemonde.fr/economie/article/2018/03/12/la-france-troisieme-exportateur-mondial-d-armement_5269775_3234.html
[12] En ligne : www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i1288.pdf
[13] L’Obs, Pascal Riché, « Pourquoi la France entre en guerre au Mali », 12 janvier 2013 ; en ligne : www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20130112.RUE2423/pourquoi-la-france-entre-en-guerre-au-mali.html
[14] Le Monde.fr, Entretien avec André Bourgeot, chercheur au CNRS, 15 janvier 2013 ; en ligne : www.lemonde.fr/afrique/chat/2013/01/15/pourquoi-la-france-intervient-elle-au-mali_1817236_3212.html#35hpDiR6b6pFHmgR.99
[15] Selon le président Ibrahim Boubacar Keïta : « Le problème de la présence de l’État sur l’ensemble du territoire se pose encore, mais les poches de non-droit se résorbent une à une, au prix d’efforts considérables », Entretien avec Jeune Afrique le 20 novembre 2017 et publié le 15 décembre 2017 ; en ligne : www.jeuneafrique.com/mag/498791/politique/ibrahim-boubacar-keita-le-mali-est-une-digue-si-elle-rompt-leurope-sera-submergee/
[16] Kidal : « bastion de l’ex-rébellion », « ville sous contrôle de l’ex-rébellion » ; en ligne : www.lemonde.fr/afrique/article/2018/03/22/le-premier-ministre-du-mali-attendu-a-kidal-bastion-de-l-ex-rebellion_5275012_3212.html
[17] Selon le président Ibrahim Boubacar Keïta : « Nous faisons face à une multiplication des attentats meurtriers par engins explosifs improvisés, posés le long des routes, et ce presque chaque jour. C’est une guerre d’usure avec son lot d’assassinats, d’égorgements et d’enlèvements », Entretien avec Jeune Afrique le 20 novembre 2017 et publié le 15 décembre 2017 ; en ligne : www.jeuneafrique.com/mag/498791/politique/ibrahim-boubacar-keita-le-mali-est-une-digue-si-elle-rompt-leurope-sera-submergee/
[18] En ligne : http://information.tv5monde.com/afrique/mali-pourquoi-la-france-est-elle-en-premiere-ligne-3965
[19] Commission Bancaire de l'Afrique Centrale (COBAC), Rapport annuel 2014 ; en ligne : www.sgcobac.org/upload/docs/application/pdf/2016-07/rapport_annuel_cobac_2014.pdf
[20] La loi no 2013-1168 du 18 décembre 2013 relative à la programmation militaire pour les années 2014 à 2019 ; en ligne : www.senat.fr/rap/r15-794/r15-7943.html
Extrait de la synthèse du Rapport d’enquête de la Cour des comptes sur les opérations extérieures (OPEX) du ministère de la Défense.
[21] En ligne : www.lavie.fr/actualite/monde/pourquoi-la-france-est-en-guerre-au-mali-13-01-2013-34906_5.php
[22] Le Monde.fr, Entretien avec André Bourgeot, chercheur au CNRS, 15 janvier 2013 ; en ligne : www.lemonde.fr/afrique/chat/2013/01/15/pourquoi-la-france-intervient-elle-au-mali_1817236_3212.html#35hpDiR6b6pFHmgR.99
[23] En ligne : www.france24.com/fr/20190724-mali-attaque-voiture-base-gao-militaires-francais-barkhane-jihadiste-blesses-civils
[24] Entretien du président Ibrahim Boubacar Keïta avec Jeune Afrique le 20 novembre 2017 et publié le 15 décembre 2017 ; en ligne : www.jeuneafrique.com/mag/498791/politique/ibrahim-boubacar-keita-le-mali-est-une-digue-si-elle-rompt-leurope-sera-submergee/
[25] En ligne : www.parismatch.com/Actu/International/L-integralite-du-discours-d-investiture-de-Donald-Trump-1169698
[26] En ligne : www.parismatch.com/Actu/International/L-integralite-du-discours-d-investiture-de-Donald-Trump-1169698
[27] Selon le témoignage de son ancien professeur Christian Monjou du lycée Henri-IV, à Paris : « La fascination de Macron pour les États-Unis repose sur deux piliers : les nouvelles technologies et l’histoire, notamment le rôle de la France dans l’indépendance américaine, et des personnages comme La Fayette ou Rochambeau. »; https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/macron-l-americain_2001665.html
[28] En ligne : www.elysee.fr/declarations/article/discours-d-investiture-du-president-de-la-republique/
[29] Le Monde, tribune de Nicolas Normand : « Au Mali, le chaos résulte d’une succession de faux pas de la diplomatie française », 26 juillet 2018 ; en ligne : www.lemonde.fr/idees/article/2018/07/26/au-mali-le-chaos-resulte-d-une-succession-de-faux-pas-de-la-diplomatie-francaise_5336048_3232.html
[30] En ligne : www.lopinion.fr/blog/secret-defense/france-s-apprete-a-rearticuler-l-operation-barkhane-135941
[31] En ligne : https://afrique.lalibre.be/17027/10-a-15-ans-necessaires-pour-regler-le-probleme-au-mali/
[32] En ligne : https://ml.ambafrance.org/Discours-de-Francois-Hollande
[33] En ligne : www.assemblee-nationale.fr/15/cr-cdef/17-18/c1718002.asp

samedi 27 juillet 2019

Monnaie unique de la CEDEAO : Nigéria forfait ?



L’émergentier Cheickna Bounajim Cissé, auteur de « FCFA - Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019), analyse les enjeux et les contours de la future monnaie unique de la CEDEAO. (4e partie du dossier "Les échos de l'ECO")
(Financial Afrik a publié le dossier complet. A lire avec le lien suivant : https://www.financialafrik.com/2019/07/21/les-echos-de-leco/)

L’ogre nigérian fait peur. Et il y a de quoi. A l’échelle africaine, ses mensurations donnent le tournis. Avec 191 millions d’habitants, le Nigéria concentre plus de la moitié de la population de la CEDEAO, soit 318 fois celle du Cap-Vert et 12 fois celle du Sénégal. Avec un PIB de 376 milliards de dollars US réalisé en 2017, le Nigéria pèse près de 70% de la richesse communautaire, soit 370 fois le PIB de la Gambie et près de 10 fois celui de la Côte d’Ivoire. Il est la première économie du continent africain et en est le pays le plus peuplé. En 2050, il doublera sa population actuelle pour atteindre 410 millions d’habitants. A cette date, il sera le troisième pays le plus peuplé au monde, derrière l’Inde et la Chine. Lagos, sa capitale économique, est actuellement l’une des dix villes les plus peuplées de la planète, avec près de 20 millions de personnes (soit plus que la population malienne). Cette ville en comptera 32 millions en 2050.

Autrement dit, les 191 millions de Nigérians produisent en moins d’un semestre (167 jours exactement) ce que les 176 habitants qui peuplent les 14 autres Etats membres de la CEDEAO produisent pendant toute une année ! De façon plus ludique, pour ceux qui peinent à comprendre ou à admettre cette réalité, une illustration est nécessaire.




 En français facile, comme le dirait l’autre, un ressortissant sur deux de l’espace CEDEAO est Nigérian. Sur chaque 10 francs produits par la CEDEAO, le Nigéria contribue à lui seul pour 7 francs contre 3 francs pour les 14 autres pays de la communauté.

Voilà les chiffres. Dans aucune union économique et monétaire dans le monde, il n’existe un tel niveau d’écarts. Dans l’Union Européenne (UE), l’Allemagne ne pèse que 21% du PIB consolidé européen. Même en additionnant la part de la France, le « couple franco-allemand » ne représente que le tiers de la richesse communautaire. Dans l’UEMOA, la Côte d’Ivoire qui est généralement présentée comme la locomotive de la zone ne représente que 37% du PIB agrégé.



Dans ces conditions, comment appliquer le principe généreux égalitaire qui prévaut dans la zone UEMOA (1 Etat membre = 1 voix) ? Où placer le curseur de la « solidarité » et de la « complémentarité » sans corrompre la réalité ? Le Nigéria peut-il avoir la même voix, au tour de la table, que la Gambie si l’on sait que le géant ouest-africain produit en moins d’une journée (23 heures exactement) l’équivalent d’un an de production de la population gambienne ? Aussi, la voix du Cap-Vert peut-elle valoir autant que celle du Nigéria, quand il faut à ce pays insulaire, temple de la bonne gouvernance en Afrique, plus de deux siècles (212 ans) pour réaliser seulement une année de production du Nigéria ? Il y a donc lieu de ne pas se cramponner aux vieilles formules qui peuvent ne pas résister aux soubresauts du temps. Par contre, il faut être très généreux en termes d’innovation et de flexibilité afin d’éviter à la future union monétaire de recevoir une volée de bois vert à l’occasion de la prise des premières décisions stratégiques (choix des dirigeants et du siège, conduite de la politique monétaire, etc.)



Mais tout n’est pas rose au Nigéria ! Le pays c’est aussi des inégalités de répartition de revenus très accentuées. Avec un PIB par habitant de 1 968 dollars par an, il se situe dans le bas de laine au classement mondial du PNUD. Cette extrême pauvreté d’une bonne partie de la population nigériane serait à l’origine de la montée des extrémismes chez les couches les plus défavorisées (terrorisme, banditisme, migration clandestine, etc). La secte Boko Haram qui sévit dans le pays depuis 2002 est le « groupe le plus féroce du monde » selon le qualificatif du Centre international d'études sur la radicalisation et la violence politique (ICSR). Semant la terreur et la désolation sur son passage, il a des ramifications dans les pays limitrophes du Lac Tchad et a prêté allégeance à la branche internationale du terrorisme (l'État islamique). Selon les chiffres officiels[1] publiés en 2018, ce groupe terroriste a tué pas moins de 33 000 Nigérians depuis 2009.

Relativement à la position du Nigéria par rapport au projet monétaire de la CEDEAO, son président Muhammadu Buhari a déclaré : « En tant que plus grande économie d'Afrique et pays le plus peuplé, nous ne pouvons pas nous permettre de nous précipiter dans de tels accords sans une consultation complète et appropriée avec toutes les parties prenantes.[2] »

Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier
Économiste et essayiste, il est le Président de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Il se définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de l’Afrique. Il est contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications, dont « Les défis du Mali nouveau » (Amazon, 2013, 269 pages), « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016, 736 pages), « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019, 452 pages).



[1] https://afrique.latribune.fr/politique/2018-02-07/nigeria-en-neuf-ans-les-exactions-et-crimes-de-boko-haram-ont-fait-des-milliers-de-morts-et-de-refugies-767477.html
[2] https://www.bbc.com/afrique/region-48911056

mercredi 24 juillet 2019

Monnaie unique de la CEDEAO : ECO, un nom déjà controversé ?


L’émergentier Cheickna Bounajim Cissé, auteur de « FCFA - Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019), analyse les enjeux et les contours de la future monnaie unique de la CEDEAO. (3e partie du dossier "Les échos de l'ECO")
(Financial Afrik a publié le dossier complet. A lire avec le lien suivant : https://www.financialafrik.com/2019/07/21/les-echos-de-leco/)


La cinquante-cinquième session ordinaire de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO, tenue le 29 juin 2019 à Abuja (Nigéria), a retenu le terme « ECO » pour le nom de la monnaie unique de la CEDEAO, tel que proposé par le Comité ministériel réuni dix jours plus tôt. Voilà en substance le communiqué officiel diffusé à l’issue de la rencontre de la plus haute instance de l’organisation ouest-africaine.


Nom et symbole de la monnaie unique de la CEDEAO
Sur ce point, la réunion a été informée que le Groupe de travail sur le nom et le symbole de la monnaie unique de la CEDEAO a retenu trois noms pour la monnaie unique de la CEDEAO sur un ensemble de treize (13) propositions soumises à son appréciation. Par ordre, les noms proposés sont : 1) ECO, 2) AFRI et 3) KOLA.
Les choix de ses noms ont été opérés sur la base des critères pondérés préalablement définis, à savoir : i) Identité de la CEDEAO (40 %) ; (ii) Signification (25%) ; iii) Facilité de prononciation (20%) ; et iv) Créativité (15%). De même, les symboles associés à chacune des trois propositions de nom ont été présentés à la réunion.
A l’issue des échanges sur cette question un consensus s’est dégagé sur la dénomination ‘’ECO’’ comme monnaie unique de la CEDEAO. Toutefois, un accord n’a pu être trouvé pour le symbole. A cet égard, il a été recommandé d’approfondir les réflexions sur le symbole associé au nom ‘’ECO’’.



Mais l’erreur serait d’en rester là. Ceux qui pensaient qu’avec un simple changement de nom (tronquer « franc CFA » contre « ECO »), ils allaient s’en tirer à si bon compte doivent réviser leur copie. Les oripeaux coloniaux – l’expression est de l’économiste guinéen Facinet Sylla, ancien haut cadre de l’Institut monétaire de l’Afrique de l’Ouest – ont la vie dure.

La future monnaie avant même de se mouvoir a déjà un fil à la patte. Le terme « ECO » a une ressemblance particulière avec ECU. Trois lettres : deux voyelles séparées par une consonne. ECU (European Currency Unit) fut une trouvaille de l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing. C’est les initiales de l’ancienne unique de compte créée en 1979 par la Communauté Economique Européenne, avant l’avènement de l’euro en décembre 1995. Mais pas seulement ! L’ECU, c’est aussi le nom d’une ancienne monnaie française créée en 1263 par le roi Louis IX. Il dura jusqu'en 1878 où sa production fut arrêtée.

Source : Wikipédia

Ce petit rappel historique a de quoi faire éternuer les sentinelles de la forteresse de la Zone franc. Quelle est cette mesquinerie, pourrait-on me retorquer ? On connait la célèbre formule de Nietzsche : « Le diable est dans les détails ». Lors d’un déplacement à Ouagadougou en novembre 2017, le président français Emmanuel Macron, s’estimant non « nominaliste », disait ne pas comprendre la fixation sur l’acronyme « CFA ». Dans le même sillage, le gouverneur de la BCEAO déclarait un mois plus tôt sur les antennes de RFI que « l’acronyme n’a pas beaucoup d’importance.[1] » À sa suite, un de ses proches collaborateurs, le directeur de la Stabilité financière, ajoute que les Africains ne doivent pas « nourrir de complexe par rapport à l’héritage colonial » et que même « le français [la langue française] que nous parlons aujourd’hui est un héritage colonial.[2] » En un mot, que les enjeux des populations sont ailleurs. Et ce n’est pas totalement faux. C’est simplement une appréciation partielle des enjeux et une lecture déformée des attentes des usagers du franc CFA.

Ah bon ! Le nom n’est pas important ? De qui se moque-t-on ? Le projet monétaire européen a failli capoter à cause d’une « simple question de nom ». A l’avènement de la monnaie unique en 1995, les Allemands ont refusé le nom « ECU », malgré l’insistance de la France, pour la simple raison que ce terme a une proximité homophonique dans leur langue avec « vache ». Le 15 décembre 1995, lors du Conseil européen de Madrid, le chancelier Helmut Kohl prévenait ses homologues : « L'opinion allemande ne peut pas accepter le nom d'écu. Ce mot est trop proche de "die Kuh", la vache[3]». Et il n’a pas tort. Imaginez un instant, un Allemand se rendant chez son boucher en lui demandant le prix de 1 kg de bœuf. Et que celui-ci lui réponde : "2 vaches" (traduction de "2 ECU"). Pour un pays qui promeut l'égalité des sexes, c'est gênant non ?

Plus sérieusement, voilà comment le nom « Euro » fut adopté. Pas si facilement. D’ailleurs les Grecs n’en voulaient pas, puisque "euro" et "oura" (en français : "l'urine") sont proches. Ils le firent remarquer aux Allemands : « Chez vous, "écu" veut peut-être dire "vache", mais chez nous, c'est pire.[4]» Finalement, ils se consolèrent d’une inscription du nom "Euro" en alphabet grec sur les billets. 


Mieux, selon les confidences rapportées par le journal français Libération, la bataille de nom fut jusqu’au moindre détail sur le Vieux continent : « Dès le lendemain du Conseil européen de Maastricht des 9 et 10 décembre 1991, le gouvernement allemand s'est violemment battu pour que le nom de la future monnaie unique soit orthographié « ECU » et non « écu » comme le voulaient les Français.[5] »
C’est dire que les perspectives de la future monnaie ECO risquent d’être orageuses. Les populations africaines exigent des « signes de rupture politique[6] », pour emprunter à l’analyste Gilles Yabi. Les jeunes africains refusent, catégoriquement (et le mot est faible), de s’identifier aux symboles du passé colonial ou esclavagiste de leur continent. Ils ne veulent plus souffrir comme leurs aînés et leurs lointains devanciers. Ils manifestent une hostilité farouche aux ingérences étrangères et à tout ce qui touche de près ou de loin au corset monétaire.

« AFRI », parmi les nombreuses propositions reçues, n’aurait-il pas été mieux indiqué que ECO, ne serait-ce qu’en se plaçant dans une perspective temporelle ? D’autant que la BAD[7] estime que l’aboutissement de la coopération monétaire au sein de l’espace CEDEAO peut servir d’accélérateur au processus d’intégration monétaire de l’Afrique, inscrit dans l’acte constitutif de l’Union africaine de 1963 et formalisé dans le Traité d’Abuja de juin 1991.



[1] L’entretien du gouverneur Tiémoko Meyliet Koné dans l’émission « Le débat africain » de Radio France Internationale, 1er octobre 2017, « Rester ou sortir du franc CFA ? » par Alain Foka ; vidéo en ligne : www.youtube.com/watch?v=RIIkLrvbAIM
[2] Émission diffusée le 1er octobre 2017 sur RFI, par Alain Foka. Participants : Habib Thiam, directeur de la Stabilité financière de la BCEAO ; Dr. Ndongo Samba Sylla, économiste de la Fondation Rosa-Luxembourg et co-auteur de Sortir l’Afrique de la servitude monétaire ; Gilles Yabi, analyste politique, fondateur du Wathi, « think tank citoyen » pour l’Afrique de l’Ouest ; Ismaïla Dem, directeur général de l’Économie et de la monnaie de la BCEAO ; vidéo en ligne : www.youtube.com/watch?v=YjSgmdnTXZU
[3] https://www.liberation.fr/futurs/1998/04/27/histoire-intime-de-la-monnaie-unique-a-4-jours-du-sommet-de-lancement-ecu-un-nom-trop-vache-pour-koh_234117
[4] https://www.liberation.fr/futurs/1998/04/27/histoire-intime-de-la-monnaie-unique-a-4-jours-du-sommet-de-lancement-ecu-un-nom-trop-vache-pour-koh_234117
[5] https://www.liberation.fr/futurs/1998/04/27/histoire-intime-de-la-monnaie-unique-a-4-jours-du-sommet-de-lancement-ecu-un-nom-trop-vache-pour-koh_234117
[6] Vidéo en ligne : www.youtube.com/watch?v=YjSgmdnTXZU
[7] https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/AEB_Vol_7_Issue_1_2016_POURQUOI_ET_QUAND_INSTAURER_UNE_MONNAIE_UNIQUE_DANS_LA_CEDEAO.pdf



Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier

Économiste et essayiste, il est le Président de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Il se définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de l’Afrique. Il est contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications, dont « Les défis du Mali nouveau » (Amazon, 2013, 269 pages), « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016, 736 pages), « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019, 452 pages).