L’émergentier
Cheickna Bounajim Cissé, auteur de « FCFA - Face Cachée de la Finance
Africaine » (BoD, 2019), analyse les enjeux et les contours de la future
monnaie unique de la CEDEAO. (3e partie du dossier "Les échos de l'ECO")
(Financial Afrik a publié le dossier complet. A lire avec le lien suivant : https://www.financialafrik.com/2019/07/21/les-echos-de-leco/)
La cinquante-cinquième session ordinaire de la Conférence
des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO, tenue le 29 juin 2019 à Abuja
(Nigéria), a retenu le terme « ECO » pour le nom de la monnaie
unique de la CEDEAO, tel que proposé par le Comité ministériel réuni dix jours
plus tôt. Voilà en substance le communiqué officiel diffusé à l’issue de la rencontre
de la plus haute instance de l’organisation ouest-africaine.
Nom et symbole de la monnaie unique de la
CEDEAO
Sur ce point, la réunion
a été informée que le Groupe de travail sur le nom et le symbole de la monnaie
unique de la CEDEAO a retenu trois noms pour la monnaie unique de la CEDEAO sur
un ensemble de treize (13) propositions soumises à son appréciation. Par ordre,
les noms proposés sont : 1) ECO, 2) AFRI et 3) KOLA.
Les choix de ses noms ont
été opérés sur la base des critères pondérés préalablement définis, à savoir :
i) Identité de la CEDEAO (40 %) ; (ii) Signification (25%) ; iii) Facilité de
prononciation (20%) ; et iv) Créativité (15%). De même, les symboles associés à
chacune des trois propositions de nom ont été présentés à la réunion.
A l’issue des échanges
sur cette question un consensus s’est dégagé sur la dénomination ‘’ECO’’ comme
monnaie unique de la CEDEAO. Toutefois, un accord n’a pu être trouvé pour le
symbole. A cet égard, il a été recommandé d’approfondir les réflexions sur le
symbole associé au nom ‘’ECO’’.
Mais
l’erreur serait d’en rester là. Ceux qui pensaient qu’avec un simple changement
de nom (tronquer « franc CFA » contre « ECO »), ils allaient
s’en tirer à si bon compte doivent réviser leur copie. Les oripeaux coloniaux
– l’expression est de l’économiste guinéen Facinet Sylla, ancien haut cadre
de l’Institut monétaire de l’Afrique de l’Ouest – ont la vie dure.
La future
monnaie avant même de se mouvoir a déjà un fil à la patte. Le terme « ECO »
a une ressemblance particulière avec ECU. Trois lettres : deux voyelles séparées
par une consonne. ECU (European Currency Unit) fut une trouvaille de
l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing. C’est les initiales de l’ancienne
unique de compte créée en 1979 par la Communauté Economique Européenne, avant l’avènement
de l’euro en décembre 1995. Mais pas seulement ! L’ECU, c’est aussi le nom
d’une ancienne monnaie française créée en 1263 par le roi Louis IX. Il dura jusqu'en
1878 où sa production fut arrêtée.
Source : Wikipédia
Ce petit
rappel historique a de quoi faire éternuer les sentinelles de la forteresse de
la Zone franc. Quelle est cette mesquinerie, pourrait-on me retorquer ? On connait
la célèbre formule de Nietzsche : « Le diable est dans les détails ».
Lors d’un déplacement à Ouagadougou en novembre 2017, le président français
Emmanuel Macron, s’estimant non « nominaliste », disait ne pas
comprendre la fixation sur l’acronyme « CFA ». Dans le même sillage,
le gouverneur de la BCEAO déclarait un mois plus tôt sur les antennes de RFI
que « l’acronyme n’a pas beaucoup d’importance.[1] » À sa suite, un de
ses proches collaborateurs, le directeur de la Stabilité financière, ajoute que
les Africains ne doivent pas « nourrir de complexe par rapport à
l’héritage colonial » et que même « le français [la langue française]
que nous parlons aujourd’hui est un héritage colonial.[2] » En un mot, que les
enjeux des populations sont ailleurs. Et ce n’est pas totalement faux. C’est
simplement une appréciation partielle des enjeux et une lecture déformée des
attentes des usagers du franc CFA.
Ah bon !
Le nom n’est pas important ? De qui se moque-t-on ? Le projet
monétaire européen a failli capoter à cause d’une « simple question de nom ». A l’avènement de la monnaie unique en 1995, les Allemands ont refusé le nom « ECU »,
malgré l’insistance de la France, pour la simple raison que ce terme a une
proximité homophonique dans leur langue avec « vache ». Le 15
décembre 1995, lors du Conseil européen de Madrid, le chancelier Helmut Kohl prévenait
ses homologues : « L'opinion allemande ne peut pas accepter le nom d'écu.
Ce mot est trop proche de "die Kuh", la vache[3]». Et il n’a pas tort. Imaginez
un instant, un Allemand se rendant chez son boucher en lui demandant le prix de
1 kg de bœuf. Et que celui-ci lui réponde : "2 vaches" (traduction
de "2 ECU"). Pour un pays qui promeut l'égalité des sexes, c'est gênant
non ?
Plus
sérieusement, voilà comment le nom « Euro » fut adopté. Pas si
facilement. D’ailleurs les Grecs n’en voulaient pas, puisque "euro"
et "oura" (en français : "l'urine") sont proches. Ils le
firent remarquer aux Allemands : « Chez vous, "écu" veut peut-être
dire "vache", mais chez nous, c'est pire.[4]» Finalement, ils se consolèrent
d’une inscription du nom "Euro" en alphabet grec sur les billets.
Mieux,
selon les confidences rapportées par le journal français Libération, la
bataille de nom fut jusqu’au moindre détail sur le Vieux continent : « Dès
le lendemain du Conseil européen de Maastricht des 9 et 10 décembre 1991, le
gouvernement allemand s'est violemment battu pour que le nom de la future
monnaie unique soit orthographié « ECU » et non « écu » comme le voulaient les
Français.[5] »
C’est
dire que les perspectives de la future monnaie ECO risquent d’être orageuses. Les
populations africaines exigent des « signes de rupture politique[6] », pour emprunter à
l’analyste Gilles Yabi. Les jeunes africains refusent, catégoriquement (et
le mot est faible), de s’identifier aux symboles du passé colonial ou
esclavagiste de leur continent. Ils ne veulent plus souffrir comme leurs aînés
et leurs lointains devanciers. Ils manifestent une hostilité farouche aux
ingérences étrangères et à tout ce qui touche de près ou de loin au
corset monétaire.
« AFRI », parmi les nombreuses
propositions reçues, n’aurait-il pas été mieux indiqué que ECO, ne serait-ce qu’en
se plaçant dans une perspective temporelle ? D’autant que la BAD[7] estime que l’aboutissement
de la coopération monétaire au sein de l’espace CEDEAO peut servir d’accélérateur
au processus d’intégration monétaire de l’Afrique, inscrit dans l’acte
constitutif de l’Union africaine de 1963 et formalisé dans le Traité d’Abuja de
juin 1991.
[1]
L’entretien du gouverneur Tiémoko Meyliet Koné dans l’émission « Le
débat africain » de Radio France Internationale, 1er octobre 2017,
« Rester ou sortir du franc CFA ? » par Alain Foka ; vidéo
en ligne : www.youtube.com/watch?v=RIIkLrvbAIM
[2] Émission
diffusée le 1er octobre 2017 sur RFI, par Alain Foka.
Participants : Habib Thiam, directeur de la Stabilité financière de la
BCEAO ; Dr. Ndongo Samba Sylla, économiste de la Fondation Rosa-Luxembourg
et co-auteur de Sortir l’Afrique de la
servitude monétaire ; Gilles Yabi, analyste politique, fondateur du
Wathi, « think tank citoyen » pour l’Afrique de l’Ouest ;
Ismaïla Dem, directeur général de l’Économie et de la monnaie de la BCEAO ;
vidéo en ligne : www.youtube.com/watch?v=YjSgmdnTXZU
Économiste et essayiste, il est le Président
de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre
Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de
l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un
Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de
l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise
en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études
supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme
MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Il se
définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de
l’Afrique. Il est contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications,
dont « Les défis du Mali nouveau » (Amazon, 2013, 269 pages), « Construire
l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016, 736 pages), « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD,
2019, 452 pages).
L’émergentier
Cheickna Bounajim Cissé, auteur de « FCFA - Face Cachée de la Finance
Africaine » (BoD, 2019), analyse les enjeux et les contours de la future
monnaie unique de la CEDEAO. (2ème partie du dossier "Les échos de l'ECO")
(Financial Afrik a publié le dossier complet. A lire avec le lien suivant : https://www.financialafrik.com/2019/07/21/les-echos-de-leco/)
« Le
Maroc est un arbre dont les racines sont ancrées en Afrique mais qui respire
par ses feuilles en Europe[1] », avait déclaré le roi Hassan
II en 1986. S’inscrivant dans cette vision et pour pallier à sa longue absence
de l’instance politique continentale (32 ans), le Maroc a opté pour une stratégie
d’intégration de type spaghetti (Spaghetti Bowl Effet), mise en évidence
par l’économiste Jagdish Bhagwati de l’université de Columbia. Depuis l’année
2000, il a signé plus de 1 000 accords au cours de la cinquantaine de visites
royales effectuées dans plus de 30 pays africains. Entre 2013 et 2017, il a réalisé
des investissements directs de 37 milliards de dirhams sur le continent[2], dans presque tous les
secteurs d’activités économiques. Aujourd’hui, c’est le premier pays africain
investisseur dans la zone UEMOA et le deuxième dans l’espace CEDEAO.
Mieux,
depuis quelques années, le Maroc est omniprésent dans le quotidien des
populations ouest-africaines. Difficile de voyager par avion sans un billet de Royal
Air Maroc, difficile de communiquer sans utiliser le réseau du groupe Maroc
Telecom, difficile de cultiver sans utiliser les engrais du groupe OCP, difficile
de construire sans le ciment de CIMAF, difficile d’épargner et d’emprunter sans
détenir un compte dans une filiale d’un groupe bancaire marocain (Attijariwafa
bank, Banque Populaire, BMCE Bank of Africa), difficile d’utiliser sa carte
bancaire sans passer par la technologie marocaine (HPS , S2M, M2M), difficile
de s’assurer sans passer par les agences des compagnies marocaines (Saham, Wafa
Assurance, RMA Watanya), difficile de se soigner et de se faire opérer
gratuitement sans les caravanes médicales marocaines, difficile de faire des
études supérieures sans passer par les écoles et universités marocaines,
difficile d’être un imam de mosquée sans être formé au Maroc, difficile de manger
sans avoir dans son assiette les produits alimentaires, les fruits et les légumes
en provenance du Maroc, difficile de gérer ses déchets ménagers sans recourir
aux services du groupe Ozone, etc. En un mot, difficile de passer une journée…
sans utiliser un produit marocain. Le trait est certes un peu foncé, mais la
réalité n’est pas très loin. L’économie a pris une grosse longueur d’avance sur
le politique. Comme précurseurs de cette offensive généralisée du Maroc en
Afrique, les groupes bancaires essaiment avec beaucoup de réussite leur modèle
économique sur le continent. A la fois éclaireurs, financeurs et prescripteurs,
ils ouvrent la voie aux autres champions nationaux qui n’ont qu’à dérouler sereinement
leur stratégie export dans des marchés subsahariens, certes plus risqués mais à
haut potentiel. Les relais de croissance sont ainsi créés.
Voilà avec
quels atouts le Maroc frappe à la porte de la CEDEAO. Celle-ci lui a accordé le
statut d’observateur depuis plusieurs années. Le 24 février 2017, un mois après
son retour réussi dans l’Union africaine, le Royaume chérifien a candidaté pour
être membre à part entière de la CEDEAO. Trois mois plus tard, lors du sommet
de Monrovia du 4 juin 2017, les chefs d’État et de gouvernement de l’espace
ouest-africain ont marqué leur « accord de principe[3] » à son adhésion. Ils
ont mandaté un comité composé des Chefs d'Etat et de gouvernement de cinq (5)
pays notamment la Côte d'Ivoire, le Ghana, la Guinée, le Nigeria et le Togo pour
approfondir la réflexion sur cette demande d’adhésion et leur soumettre des
propositions. Depuis cette date, rien. Presque rien, malgré les relances
cordiales et fraternelles des dirigeants marocains. Quatre sommets de la CEDEAO
sont déjà passés. Les études d’impact se succèdent et se ressemblent. Les réunions
et les rencontres se multiplient et s’enchaînent. Mystère ! Du côté de Rabat,
on rassure sans convaincre les « frères africains ». « La CEDEAO peut
profiter de l'expertise et du savoir-faire marocain tant sur le plan
économique, sur le plan des investissements, de la gestion des risques
sécuritaires et notamment de l'expérience marocaine en matière de lutte contre
la radicalisation, la lutte contre le terrorisme. Et l'idée, c'est de pouvoir
faire un zoom sur ces avantages pour essayer de dépasser les réticences[4] », explique le bouillant président de l'Institut Amadeus Brahim
Fassi-Fihri. Il tente de relativiser la portée du retard pris pour le
compostage du ticket marocain : « Il est normal, voire sain pour toutes
les parties, que l’adhésion du Maroc, puissance économique africaine et premier
investisseur africain en Afrique de l’Ouest, dont le dynamisme des entreprises
et notamment des institutions bancaires et financières est une réalité dans
cette région, suscite des interrogations, donc des inquiétudes, et soit soumise
à un cadre de négociations bien défini.[5] »
Malgré les
réticences voilées ou dévoilées, l’adhésion du Maroc à la CEDEAO pourrait être un
réel atout, autant pour l’organisation ouest-africaine que pour le royaume
chérifien. C’est incontestable, au vu des chiffres et des perspectives. Traduit
en langage financier, cela s’appelle de la croissance externe, un levier qui va
non seulement surperformer la taille de la CEDEAO mais aussi permettre au Maroc
d’accéder à un marché dix fois plus grand que le sien.Avec cet élargissement, l’Atlantique sud sera
relié au sud de la Méditerranée, à traversant au moins 16 pays africains. A
terme, la CEDEAO pourrait être la 16e économie du monde, soit un
gain projeté de 4 places au classement mondial.
Qu’est-ce
qui bloque alors si tout le monde est gagnant ? Officiellement, aucun Etat
membre de la CEDEAO ne s'oppose à l’intégration du Maroc. Mais à analyser de
près, plusieurs questions et interrogations se posent, de part et d’autre, sous
la cape ou à visage découvert, sans que les apaisements appropriés y soient donnés.
- Question
du Sahara : Sur le plan de la diplomatie et de la politique interne,
la question du Sahara relève de la haute priorité absolue (excusez du peu) pour
le Maroc. Le Sahara fait partie de « l’éternel triptyque », avec Dieu
et le roi (l’expression est de TelQuel[6]). C’est une ligne rouge
qui ne peut être franchie au risque de soulever des rixes. Rabat attend de ses
partenaires ouest-africains une convergence de vue sur sa « cause nationale ».
D’ailleurs, l’étude d’impact sur l’adhésion du Maroc invite les pays de la
CEDEAO à « anticiper sur la manière de gérer et résoudre » cette question, en
raison du fait, estiment les auteurs de l’étude, que celle-ci « peut
provoquer des divisions au sein des États membres actuels dans l’hypothèse
probable de la validation de l’adhésion du Maroc[7] ».
- Question
migratoire : L’immigration subsaharienne est un sujet délicat au
Maroc. Les conditions de séjour des « Africains » sont très souvent
critiquées par la presse locale se faisant l’écho des inquiétudes et des interrogations
de la population.
Le 25
janvier 2013, le journaliste Karim Boukhari du très influent magazine marocain TelQuel
signa un éditorial au titre détonnant plus qu’étonnant « Noirs et pas
noirs ». En voici un extrait : « Beaucoup de Marocains ignorent
qu’ils sont africains. Même quand ils connaissent les tracés de la géographie,
les arcanes de l’histoire, les incessants ballets de la diplomatie souterraine,
les secrets de la haute finance et de la coopération économique, et deux ou
trois slogans tirés du discours officiel. Ils ignorent qu’ils sont africains
même s’ils savent qu’ils le sont. Ils le sont et ils ne le sont pas à la fois.
(…) Le mépris pour le continent noir, qui est sans limite, est si ancien qu’il
a intégré jusqu’aux petites normes de la vie quotidienne[8]. »
Le 12 septembre
2014, dans le même média marocain, son directeur de publication d’alors, Abdellah
Tourabi, emboucha la même trompette. Cette fois-ci, dans des termes plus
incisifs. Dans son édito « Racisme ordinaire », il écrivit : « On
a beau se gargariser de mots et de grands principes, inscrire dans la
Constitution la dimension africaine de l’identité marocaine, affirmer que le
royaume est un pays de tolérance et d’ouverture sur le monde, jurer que les
Marocains sont des modèles d’hospitalité et de courtoisie, se revendiquer de
l’islam et de sa vocation égalitaire, il y a un fait, une évidence, au goût
amer et révoltant, qui se confirme de plus en plus : on vit dans un pays
raciste et intolérant à l’égard des noirs subsahariens. Un constat que l’on
peut avancer sans bémol ni nuance, tant la situation est devenue pourrie et
nauséabonde. Toi, lecteur de ces lignes, combien de fois n’as-tu entendu des réflexions
bêtes et inouïes sur ces « noirs qui envahissent le pays » et qui « menacent la
santé et la sécurité des Marocains »? À quel nombre incalculable d’occasions n’as-tu pas été témoin de discussions racistes sur
« l’hygiène et l’odeur des Africains »? Et
n’as-tu pas eu droit, pendant des années, à des commentateurs sportifs, abrutis
et incultes, qui parlent de « jungle » pour décrire les pays africains? Dans
une société où il n’y a pas une famille qui n’ait un fils, un frère, une sœur
ou un proche qui vit à l’étranger, et dont la plus grande hantise est de le
voir subir le racisme dans son pays d’accueil, il est ahurissant de constater
comment on inflige les affres de la haine et de la discrimination à ses propres
immigrés. La multiplication des crimes et agressions qui visent les
ressortissants subsahariens, les brimades et les humiliations quotidiennes, les
pancartes infâmes des propriétaires qui refusent de louer leurs maisons aux
Africains… sont une honte pour tout un pays.[9]»
Il faut s’empresser
de souligner que TelQuel ne fut pas le premier journal marocain à écrire
sur les conditions de vie des migrants subsahariens dans le royaume. A
contresens, ô qu’il y en eût. Le 2 novembre 2012, par une douce matinée ensoleillée,
sur la route qui me menait à mon office, je m’arrêtai chez le libraire du coin.
Comme à l’accoutumée. Rien de particulier… jusqu’à ce que je découvrisse la couverture
du magazine Maroc Hebdo.
« Le Péril noir[10] », écrit en lettres
d’or sur le regard ébaubi d’un subsaharien. La titraille fut insupportable. Autant
pour la majorité des Marocains que pour l’« Africain » que je suis.
Mais la réalité fût… Mes jambes m’enlacèrent les bras, mes bras me tombèrent
dans les mains, mes mains m’enserrèrent la gorge. Et mon visage se décomposa. C’est
quoi ça ? Avec le journal, soyeusement glissé dans la poche intérieure de
ma veste, je cherchai ma route… La journée fut rêche. Et elle passa et d’autres
encore… jusqu’à ce que je visse (impatient et inquiet) la livraison suivante du
journal. A la une (toujours), on annonça « La réponse de Maroc Hebdo à la
polémique sur le titre Le péril noir[11]».
Le patron du journal,
le très expérimenté Mohamed Selhami monta au créneau pour signer un billet
intitulé « Des mots et des regrets », en réponse au tollé inédit que leur
papier suscita. Pour ce qui dut être des « excuses » aux « lecteurs
nationaux » et aux « frères africains » (pour reprendre ses
termes), en raison du choix « inapproprié » du titre de la précédente
parution, le billet du fondateur de Maroc Hebdo fut difficile à lire. Et
l’est, encore, plus aujourd’hui. Les mots choisis n’ont pas été à la hauteur
des maux qu’ils étaient censés apaisés. Le diplômé de l’Institut français de
presse (mon aîné de 40 ans dans cette école) écrivit : « (…) Le Maroc a fourni le gîte et le couvert à
ces immigrés africains (…). A ceci s’ajoutent les incommodités en tous
genres que provoque la présence massive de ces Africains, plus ou moins
pauvres, sans source de subsistance. Ce sont ces aspects-là, entre autres, que
le dossier de Maroc Hebdo invite à débattre. Sans insinuations raciales et
sans tabous.[12] » Plutôt effrayant, non ? Qu’en sera-t-il des peuples de la
CEDEAO, quatre fois plus nombreux que les subsahariens de l’UEMOA, qui seraient
autorisés à parcourir et à résider, à leur guise, de l’Atlantique sud au sud de
la Méditerranée ?
Le Maroc
fait face depuis plusieurs années à un afflux de migrants sur son sol en
provenance essentiellement d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Il y a ceux, peu
nombreux, qui viennent pour y résider et les autres, très nombreux, qui y
transitent pour tenter de joindre l’Europe. Dans les deux cas, il y a des problèmes
sociaux, sécuritaires et économiques qui se posent et que les médias marocains
exposent. « La transformation progressive d’un Maroc, pays de transit vers
l’Europe, en terre d’accueil et d’immigration pour des milliers d’Africains, a
changé la donne. Le Subsaharien n’est plus cet individu de passage, pour lequel
le Maroc n’est qu’un pont vers l’Espagne. Il fait désormais partie du paysage,
en s’installant, travaillant et fondant un foyer au Maroc. Une présence qui
intrigue et dérange beaucoup de nos concitoyens, qui y voient une menace
économique et sécuritaire[13] », faisait observer
l’ancien éditorialiste Abdellah Tourabi du magazine TelQuel. Pour le directeur
de publication de Maroc Hebdo Mohamed Selhami, « le Maroc est
coupable de laxisme volontaire aux yeux des Européens ; et il passe pour
un faux frère aux yeux des Africains[14] ». C’est ainsi que le
Royaume chérifien a pris des mesures particulières envers certains pays d’origine
des migrants. En effet, depuis le 1er novembre 2018, un mois avant la
tenue du sommet mondial de la migration sur son sol (hasard de calendrier ?),
il a soumis les ressortissants de trois pays africains, dont deux de l’espace CEDEAO
(Guinée et Mali), jusque-là exempts de visa, à une nouvelle procédure d’entrée
sur son territoire, à savoir l’« Autorisation électronique de voyage au Maroc
(AEVM) ». Pour les autorités marocaines, ce n’est pas un visa, c’est juste une «
mesure expérimentale » de « collecte d’information pour lutter contre certains
réseaux de trafic[15] », destinée à «
fluidifier le passage au niveau de la frontière[16] ». Malgré cet habillage
diplomatique et cette précaution langagière, l’AEVM suscite l’incompréhension des
populations ouest-africaines touchées qui peinent à comprendre cette « régulation
des flux[17] »,
ce durcissement des conditions d’entrée sur le territoire marocain au moment où
ce pays frappe, avec insistance, à la porte de la CEDEAO. Même, si on peut admettre
sur le bout des lèvres que l’AEVM n’est pas une restriction, il serait approprié
de reconnaitre tout au moins que c’est une contrainte. Or, le Traité révisé de
la CEDEAO du 24 juillet 1993 dispose en son article 59 de la libre circulation
des citoyens de la communauté d’un Etat à un autre sans entrave ni contrainte. Mieux,
la quarante sixième session ordinaire de la conférence des Chefs d’Etat et de
Gouvernement, tenue à Abuja le 15 décembre 2014, a institué une carte d’identité
biométrique CEDEAO valable dans tout l’espace communautaire. Comment cette libre
circulation des personnes et des biens peut-elle s’accommoder avec les lois et
politiques migratoires actuelles du Maroc ainsi que les engagements internationaux
de ce pays vis-à-vis de ses partenaires européens ?
- Problématique
monétaire : Le Nigeria, et bientôt le Maroc ou la Tunisie
accepteront-ils de troquer leur naira, leur dirham ou leur dinar contre l’ECO,
la monnaie unique de la CEDEAO ? C’est plus facile à dire et à écrire qu’à
réaliser. Aussi, la banque centrale marocaine (Bank
Al-Maghrib) va-t-elle s’effacer au profit de la banque fédérale de la CEDEAO et
même accepter que la monnaie unique ainsi adoptée soit imprimée en France (comme
le franc CFA) alors qu’elle dispose de sa propre imprimerie qu’elle a mis tant
d’années à bâtir ? Le projet de la monnaie unique pourrait-il freiner les
ardeurs du Maroc au point de l’amener à renoncer à sa demande d’adhésion à la
CEDEAO ?
- La problématique
de la « discontinuité territoriale » : L’analyste
politique Gilles Olakounlé Yabi pense que « l’appartenance (du Maroc) à
l’espace géographique ouest-africain est discutable[18] ». Le président de
l'Institut Amadeus Brahim Fassi-Fihri n’est pas de cet avis. Il estime que « l’Afrique
de l’Ouest correspond au prolongement géographique naturel du Royaume, tant son
enracinement à la fois économique, politique, culturel et cultuel à cette Région
est incontestable[19] ». Dans une étude présentée
en octobre 2018, l’Institut royal des études stratégiques (IRES) estime que « la
demande du Maroc trouve ses raisons dans l’importance et l’ancienneté des liens
entre le pays et nombre d’Etats membres de la Communauté ouest-africaine,
lesquels se sont renforcés ces dernières années aux plans économique, politique
et culturel[20]
». La question de l’appartenance géographique pourrait être résolue avec le
retour de la Mauritanie dans l’espace CEDEAO. Ce pays de l’Afrique de l’Ouest avait
claqué la porte de l’organisation sous-régionale en 2000, lui préférant l'Union
du Maghreb arabe (UMA) qu’il partage avec l'Algérie, la Libye, le Maroc et la
Tunisie. Sa demande de réintégration à la CEDEAO avait été ajournée lors du sommet
du 4 juin 2017 à Monrovia. Tout porte à croire que la validation de son retour
ne sera qu’une affaire de mois. Vous avez bien dit intégration ? Pour quelques esprits insistants
et persistants, admettons – ce n’est pas simplement une hypothèse et, pour
peu, cela pourrait être une thèse – que le Ghana, le Liberia, ou… le Nigéria
demandent leur adhésion à l’UMA, la communauté économique régionale (CER) de
l’Union africaine censée renforcer l’intégration des pays d’Afrique du Nord. Piaillerie
ou raillerie ?
- Problématique
de la langue et de la culture : Cinq langues officielles
vont cohabiter dans l’espace CEDEAO avec l’entrée du Maroc. L’arabe et l’amazighe
s’ajouteront au français, à l’anglais et au portugais. Dans un monde globalisé
et de plus en plus connecté, cela ne devrait pas poser de gros problèmes. Dans
l’Union Européenne (UE), il y a 28 Etats membres et 24 langues officielles. Cette
analyse est partagée par le président du groupe Bank of Africa Brahim
Benjelloun Touimi pour qui la multiculturalité n’est pas un obstacle mais
plutôt une richesse. « La langue commune, me semble-t-il, des peuples ce sera
la langue de la démocratie et de la paix. (…) Et la langue des affaires, ce n’est
pas l’anglais, c’est la langue d’un environnement sain et propice pour les
affaires[21] »,
a précisé le banquier marocain.
- Problématique
de leadership : S’il est généralement admis que les petits
détestent les nains, il est tout aussi aisé de comprendre l’apathie des géants pour
les grands. Quand la sixième économie africaine, par la taille de son produit
intérieur brut, rencontre la première du continent, nul besoin de lire dans une
boule de cristal ! Les échanges vont aller bien au-delà des « salamalecs »
et des « greetings ». L’arrivée du Maroc créera un bouleversement de
positionnement (géopolitique et géoéconomique) au sein de la CEDEAO. Primo, avec
un PIB de 109,1 milliards de dollars US réalisé en 2017, le Maroc ravira le
second rang économique au Ghana qui sera relégué mécaniquement à la troisième
place. Secundo, le Maroc pourrait être un « levier de contre-balancier »
(l’expression est de Adama Gaye, ancien directeur de communication de la CEDEAO)
à la surpuissance nigériane. Ce pays qui représente 68% du PIB de la CEDEAO pourrait
voir sa part diluée et ramenée à 57%. Les milieux d’affaires ouest-africains en
sont inquiets. Et ils le font savoir. « Le secteur bancaire marocain est
inaccessible à des banques ivoiriennes, sénégalaises ou encore gabonaises alors
que celles-ci sont directement concurrencées sur leur propre marché par leurs
homologues marocaines. Le deal n'est donc pas aussi win-win qu'il est
présenté…[22]»,
dénonce un acteur d'une banque panafricaine. Le prédisent de la puissante
Association des entreprises manufacturières du Nigeria (MAN), Frank Udemba
Jacobs, a notamment déclaré en septembre : « Nous exhortons le gouvernement
fédéral à s’opposer à (l’adhésion du Maroc à la CEDEAO) qui serait
catastrophique pour le secteur productif de notre économie », avant d’ajouter :
« Nous savons que le Maroc est lié par plusieurs traités commerciaux à l’Union
européenne. Les produits européens qui arrivent au Maroc finiront donc
forcément au Nigeria, le plus grand marché ouest-africain. Nous nous opposons
avec véhémence à cette adhésion[23]. » C’est dire que la bataille
– saine (c’est un vœu) – pour le contrôle de ce nouvel espace économique
(CEDEAO version élargie) risque d’être rude entre le sud de la Méditerranée et
le sud de l’Atlantique. Il faut trouver des complémentarités et créer des
synergies pour que les prises de décisions et leur mise en œuvre soient aisées.
Et il y a des signes d’espoir. Au-delà des doutes raisonnables et des
certitudes probables, exprimés ici et làde façon légitime, les relations entre le Nigéria et le Maroc sont prometteuses.
Au cœur de ce partenariat, le mégaprojet de la construction du gazoduc
atlantique long de plus de 5 660 kms et dont le coût est estimé entre 20 et
25 milliards de dollars[24]. Lancé le 15 mai 2017, à
la faveur d’un protocole d’accord entre les deux pays, il doit relier l’Atlantique
Sud au Sud de la Méditerranée en connectant 14 pays africains. Il contourne le
projet concurrent du gazoduc transsaharien (dit aussi NIGAL) lancé en juillet
2009 et qui doit relier le Nigéria à l’Algérie. Au-delà des soubresauts
géopolitiques entre les deux voisins maghrébins à l’origine de la panne de l’UMA,
l’Algérie demeure le premier partenaire africain du Maroc en termes d’échanges.
Selon le rapport annuel 2018 de l’Office chérifien des Changes sur le commerce
extérieur[25],
la facture de l’importation de gaz de pétrole du Maroc s’est élevée à 15 601
millions de dirhams pour l’année 2018, dont 36,6% provenait de l’Algérie (5 704
millions de dirhams), loin devant les Etats-Unis (24,1%) et le Royaume-Uni (11,5%).
Finalement
pour intégrer la CEDEAO, le Maroc va-t-il opter pour une adhésion à la carte ?
Rien ne s’y oppose. En théorie. Le Vieux continent en est l’exemple : Union
Européenne (UE, 28 pays), Espace Schengen (22 pays de l’UE) et Zone Euro (19
pays de l’UE). Mais, est-ce possible pour la CEDEAO ? Tout porte à croire que
les dirigeants ouest-africains eussent opté pour un pack unique assorti d’une approche
graduelle.
À la
tête de laConfédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) depuis
mai 2018, l’ancien ministre marocain des Affaires étrangères Salaheddine
Mezouar se veut optimiste : « Il ne s’agit pas de s’arrêter aux
petits problèmes qui existent – aucune construction ne s’est faite facilement –
, mais il faut se projeter.[26] » Interrogé sur la
chaîne Medi1TV le 11 mars 2017, le banquier marocain Brahim Benjelloun Touimi a
une formule bucolique pour meubler la longue attente : « L’intégration (du
Maroc à la CEDEAO), ce sera davantage un voyage qu’une destination[27] » Sa sagesse n’est
pas éloignée du point de vue de l’actuel ministre marocain des affaires
étrangères et de la coopération internationale Nasser Bourita qui déclarait en
août 2017 : « L’adhésion est une construction sui generis, il n’y a
pas de manuel prêt à l’emploi, il faut faire preuve d’ingéniosité et de
flexibilité en gardant en vue les objectifs[28] ». Et il n’a pas
tort. Jean Jaurès ne disait-il pas que « le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel » ?
Alors Maroc insistant ou désistant ? Dans
tous les cas, si la CEDEAO des 15 pays échoue à admettre en son sein un seul candidat
africain, qu’en sera-t-il de l’Union africaine (UA) avec 55 membres, si cette
dernière, en plus de sa vocation politique très critiquée, devrait revêtir une réelle
dimension économique, financière et monétaire avec à la clé la monnaie
unique africaine ? Il faut simplement espérer que les différents obstacles
évoqués ci-dessus soient plus des opportunités à partager et à défendre que des
freins à l’émergence de l’Afrique. C’est le sens de mon combat et tout l’intérêt
de cette étude.
Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier
Économiste et essayiste, il est le Président
de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre
Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de
l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un
Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de
l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise
en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études
supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme
MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Il se
définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de
l’Afrique. Il est contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications,
dont « Les défis du Mali nouveau » (Amazon, 2013, 269 pages), « Construire
l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016, 736 pages), « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD,
2019, 452 pages).
[3] « Cette
demande d’adhésion a été « enregistrée » lors du 51eme Sommet de la CEDEAO, à
Monrovia en Juin dernier, où les pays membres ont exprimé leur « accord de principe
», dans la version française du communiqué final de ce Sommet, qui dans sa
version originale en anglais, évoque plus subtilement les termes « takes note »
(« prend note » – paragraphe 59) et « supports in principle » (« soutient en
principe » – paragraphe 61) » ; en ligne : www.medays.org/fr/maroc-cedeao/