mercredi 8 octobre 2014

Le gibbon et les deux tigres


Primate contre félidé. Frugivore contre carnivore. Habilité contre férocité. Le plus petit singe anthropoïde se mesure à deux des plus grands félins sauvages au monde. Comme le dirait les enfants, « Y’a pas photo ». Pourtant, ces rivaux de circonstance vont se livrer un duel ubuesque et homérique que seul le monde bancaire peut en offrir. Pour les amateurs de vie sauvage, comme de la finance, le frisson est garanti.


Un de mes jeunes collègues banquiers El Mehdi AG Ibrahim loua à ma mémoire cette formidable histoire de Mahatma Gandhi. Le jeune banquier me rappela que cet homme de foi et de conviction, poitrine et mains nues au-devant de la soldatesque de l'armée coloniale britannique, sans être ni un chef d’Etat, ni un chef de gouvernement, ni un chef de parti politique, ni un chef de guerre, fit plier l'Empire. Par la seule puissance de sa force morale qui lui interdit toute peur et toute concession face à l’injustice.

Un homme politique malien, Abdoul Traoré dit Diop rappelle qu’il y eut tant d’autres précurseurs dans le monde !  Des plus connus aux plus anonymes. « Comme ce taciturne paysan qui prend le risque de se débarrasser d’une partie de sa récolte pour payer les études du garçon de la famille, là-bas, à Bamako ! Comme ce gosse non-voyant qui s’évertue à apprendre le Braille pour s’extraire un jour du cercle de la misère ! »

Et j’ajoute : comme cet établissement de crédit, à peine visible dans la savane bancaire, dont la mémoire centenaire est en train de se consumer pour se résumer à un vécu septennal. Comme ce banquier à l’existence vicennale reflué « Mado-giwa zoku », traduit du japonais, celui qui posté à la fenêtre, est invité à prendre la porte.

Pourquoi devrions-nous nous satisfaire ? Et nous satisfaire de quoi ? La réponse à la première partie de cette question est rappelée à notre conscience collective par les propos du général américain Dwight Eisenhower, commandant des forces armées alliées, lorsqu’il découvrit la réalité des Camps de la mort en Europe : « Que tout soit noté ! Obtenez les films, trouvez les témoins, parce qu'au cours de l'histoire, il se trouvera un enfant de salaud qui se lèvera et proclamera que cela n'a jamais existé ! ».     

C’est à cette mémoire de veille que je m’astreins au quotidien pour que l’histoire bancaire de l’Afrique ne reste pas à l’état de l’oralité, ne soit pas manipulée, maculée et émasculée pour entretenir les fantasmes et la muse des élites politiques et intellectuelles de tout acabit, comme ceux qui ont conçu et prononcé récemment le fameux « Discours de Brazzaville » et, il y a sept ans, le célèbre « Discours de Dakar » : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. […] » Quelle commotion historique ! Quel énorme camouflet pour l’universel ! Quelle humiliation pour l’Afrique !

Une telle maladresse imputée à un ancien dirigeant de l’ancienne puissance coloniale ne nous étonne guère car : « Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, les récits de chasse continueront de glorifier les chasseurs ».

A titre de réplique, est-il nécessaire de rappeler qu’au Mali, pour ne citer que cet exemple, la charte de Kouroukan Fouga encore appelée la charte du Manden  remonterait au moins à 1222 et est inscrite depuis 2009 par l'UNESCO sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité, comme l'une des plus anciennes références concernant les droits fondamentaux.

Ceci est un rappel historique. Il nous permet de fixer le cadre de mon prochain mimodrame qui met en scène un primate frêle et intrépide nommé gibbon à deux tigres, superprédateurs de leur état, pour le contrôle d’une unité bancaire.

Les acteurs

Le gibbon, Hylobates lar,  est le singe anthropoïde le plus primitif et le plus petit au monde. Pesant à peine 10 kg, ils peut se déplacer à 50 km/h et faire des bonds de 10 mètres, par brachiation. Il est agile et habile. Il ne manque ni de cran ni de persévérance pour la garde de son territoire. Au regard de son déhanchement saccadé, les chinois n’ont pas hésité à le surnommer le « gentleman » des forêts.

Le tigre, Panthera tigris, est le plus grand félin sauvage et l'un des plus grands carnivores au monde. C'est un excellent nageur et un chasseur hors pair. En général quand le tigre bondit, son dîner est servi. Reconnu par certains come le « Roi des animaux » et signe zodiacal chinois, le tigre est également très présent dans la mythologie hindoue. Le tigre peut courir à la vitesse maximale de 50 km/h, mais sur de très courtes distances.

Le point fort du tigre c’est sa rapidité et sa férocité. C’est un tueur doté d’un instinct hors pair. Il a appris à tuer et à observer les auteurs prédateurs. A deux, ils ont l’avantage du nombre et auraient pu faire du frêle gibbon une simple bouchée. A priori, ce primate n’est pas une proie appétissante pour ces fauves. A leur entendement, elles auraient pu se consoler pour en faire un amuse-gueule, une sorte d’apéro avant de festoyer en si haut lieu bambochant. Le primate, frêle à l’adiposité pauvre, n’aurait même pas tenu dans le contenu stomacal des deux félins. Pourtant, le gibbon à l’audace inégalé presque suicidaire va bousculer les certitudes.

Dans le monde animalier, comme en finance, rien n’est définitivement acquis tant que le gong final n’a pas retenti. Au cours de cette rencontre improbable entre primate et félidé, l’issue du match qui paraissait presque certaine va livrer un tout autre vainqueur.

Un duel improbable

Au fond de la jungle, sous les feuillages touffus de la sylve, une étrange scène se prépare. De nature solitaire, deux tigres mâles,  au printemps de leur vie, appartenant certainement à la même fratrie gambadent, s’entrelacent, se cajolent et jouent à la grande détente. Soudain, une chose inattendue se produit. Un voisin encombrant, venu du nord, surgit de mille et une branches, pour chatouiller l’oreille d’un des félins. La surprise fut d’autant plus grande pour sa victime que le geste de l’intrépide provocateur fut sec et furtif.

Le tigre est un tueur né. Il sait que la surprise fait partie des techniques de chasse. Tout comme la patience en est une arme. L’un des deux félins, certainement le chef, gueule largement ouverte et langue haletante, se mit à l’observation tandis que son compagnon de jeu, couché sur le flanc était presque hypnotisé par le manège du gibbon. Comme quoi la vraie menace surgit rarement là où on l’attend.

L’effet surprise passé, à deux, le couple de prédateurs se ressaisit et contre-attaqua. Le primate ne l’entendit pas de cette oreille. Il choisit comme stratégie de séparer les deux félins en privilégiant des attaques individuelles. D’autant qu’à chacun de ses balancements d’une branche à une autre, il travailla méticuleusement et méthodiquement les oreilles et la queue des tigres en leur infligeant une bonne gifle sinon une bonne fessée. Si ce n’est un pincement pour leur rappeler la leçon : «  Vous n’êtes pas les bienvenus ici ! Débarrassez le plancher ! »

Une leçon de vie

Rien ne fit, ni le feulement ni les tentatives de griffage des superprédateurs. Le primate reste de marbre aux intimidations de ses adversaires. Tout spectateur attendrissant, sentant la mort prochaine du gibbon, l’aurait conjuré à détaler. Mais l’insolent primate l’aurait certainement répondu : « Je suis créé pour garder mon calme ». Et notre intrépide singe n’a cure de l’exaspération du tigre, encore moins de notre émoi.

Ondoyant et ferme, le gibbon poussa l’outrecuidance, en descendant de son perchoir pour mettre pattes à terre, face à la hargne des deux redoutables prédateurs. Ceux-ci n’en crurent leurs yeux. Ils commencèrent à se chamailler sur la stratégie à adopter. L’audace face à la force. L’habilité contre la férocité. L’un des tigres, ébaubi et suranné, se replia en se camouflant derrière un arbuste qui teint à peine l’ombre de sa queue. Le primate, sûr de son avantage, totalement à découvert, sautilla deux pas en avant. Ce fut la provocation de trop. Le tigre bondit. Mais pas assez fort pour alpaguer le singe qui s’agrippa, une nouvelle fois, à une des nombreuses branches suspendues.

Et la provocation va connaître son épilogue. Notre téméraire gibbon poursuivant son funeste jeu, a le toupet d’inviter ses deux compétiteurs d’infortune à un décathlon improvisé : course de vitesse suivie d’un saut à la perche avec au finish un lancer de poids. Pour le top départ, il se mit à la verticale sur une branche à peine tenable en formant un perpendiculaire avec le dos des deux félidés, soigneusement alignés pour la circonstance. La course fut lancée. Elle se poursuit par un saut à la perche dont le primate excella à nouveau. Pour l’épreuve du lancer du poids, le vainqueur du jour se saisit d’une large feuille pour la balancer sur le postérieur de ses deux rivaux. Ceux-ci secoués par la brusquerie de leur adversaire n’eurent pas le temps de jouer leur partie. D’un coup sec, le primate remit le couvert. Il donna une grosse baffe sur le dos d’un des félins, assoupi par la récurrence d’une telle flagellation que seule la consolation de son  compagnon gnangnan adoucit. Et pour ne pas en rester là, le gibbon prit l’un des tigres par sa longue oreille voulant le porter à la cime de l’arbre. Le poids du prédateur le dissuada de poursuivre l’effort.

De branche en branche, le singe donna le tournis aux deux félidés pour qui le ciel venait de leur tomber sur la tête. L’existence des deux félidés ne fut guère quiète. Le sage Amadou Kourouma le dit : « Mépriser son adversaire, même petit et frêle, a toujours été une erreur stratégique ».

Lassé par une pénitence inattendue et insistante, l’aîné des félins décida d’abonner la partie en prenant un « billet sans retour ». Il médite en ce moment, à mille lieues, sa déroute avec son infortuné prédécesseur, loin  de leur garde à manger, qui de nymphettes, qui de grisbi. Les sages africains les avaient pourtant avertis : « Qui boit sans soif, vomira sans effort ». Le primate, fier d’une victoire arrachée de haute lutte et de grande persévérance, avec un brin de réussite, se perche pour les voir, l’un après l’autre, décamper de son territoire. Pour s’attaquer à ces superprédateurs, notre improbable héros a prouvé qu’il était le champion de la survie et de la témérité.

Vu le caractère spectaculaire de la rencontre, j’aurai pu imaginer un croisement entre le tigre et le gibbon. Dans ces conditions, le fruit de ce croisement aurait pu être le « Tibon », un mot valise composé des deux premières lettres du félin et des deux dernières du primate. En somme, un animal féroce et agile, capable de surfer entre les branches, de nager et de sprinter. Ce croissement forcé pour obtenir un superprédateur « hors norme » a peu de chances de prospérer. Le Gibbon est très fidèle. Durant toute sa vie, il est féal à une seule femelle. La preuve, cela fait près qu’un quart de siècle qu’il est « collé-serré » à sa banque. Ce qui est loin d’être le cas des deux tigres qui restent très infidèles. Sous leur tanière, chacun d’eux peut abriter jusqu’à sept femelles. Ce félin a un accouplement bref et répétitif, « doundoukoroni » comme on le dit en Bambara. Et d’ailleurs, il reste rarement dans son antre, laissant sa dulcinée s’occuper des tigreaux aveugles et sans défense.

 

Conclusion 

Dans la nature, quand un gibbon, aussi audacieux et intrépide soit-il, vient à bout de deux tigres à la forme pulpeuse, le mystère reste entier. En milieu bancaire, ce cas est loin d’être énigmatique. Il n’est certes pas fréquent. Mais en rencontrer ne relève pas de l’extraordinaire. Pour deux raisons. Comme dans le monde animalier, le métier de banquier s’apprend dans la banque. Nulle part ailleurs. Vous pouvez être un impétrant chargé de parchemins mais pour vous retrouver dans les dédales du labyrinthe bancaire, vous avez besoin d’être guidé. Et votre meilleur coach c’est la pratique. C’est pour cela que dans les banques de détail, le profil « banquier sac à dos » est préférable pour certains postes à celui de « banquier supervitaminé ». Et c’est la pratique qui peut faire qu’un vieux Caporal bancaire peut supplanter un jeune Lieutenant sorti fraîchement d’une école de commerce ou d’ingénieur. C’est l’explication raisonnable pour laquelle mes collègues dirigeants de banque montreront, sans effort, fières dents blanches. L’autre raison, elle est moins folâtre. Ils en seront courroucés. Quand l’organigramme officiel ne correspond pas à l’organigramme naturel, il y a des fissures qui apparaitront et qui finiront par devenir de grosses brèches dans l’animation de l’unité bancaire. Dans ce cas, tout y passe : battage, déni, fadaise, félonie, flétrissure, galéjade… jusqu’à mettre la machine à l’arrêt. Puisque ne l’oublions pas, la banque est une industrie.

Comment reconnait-on qu’une machine bancaire est chez le mécanicien (les actionnaires, les repreneurs, les auditeurs, la commission bancaire, la banque centrale,…) sans y être ? Quand deux paramètres se conjuguent au présent : le poids élevé des créances en souffrance et le niveau élevé des suspens en comptes.  Quand deux paramètres se conjuguent au passé : le mérite et la sanction. Quand deux paramètrent se conjuguent au futur : la rigueur et la bonne gouvernance. Et, quand deux autres paramètres se conjuguent au conditionnel : la vision et la stratégie.

Pour les chiffres, ce sont les conséquences de ces différents actes. Même manipulés ou torturés  pour le lifting périodique de « Dame banque », les chiffres finissent tôt ou tard par révéler la vérité. Peut-être que les commanditaires auraient planifié une sortie en douceur avec quelques prébendes à leur coterie. Peut-être même que leurs complices auraient juré solidarité et allégeance pour couvrir les errements dénudés par la réalité des faits. Mais, aussi certain que l’incertitude de la nature,  la vérité des chiffres finira par les confondre. Et ce n’est pas un hasard que l’on parle de « requins de la finance ». Ceux qui, en haut lieu ou dans les tribunes ou les prétoires, avaient dénoncé bruyamment ce système sont revenus silencieusement sur leurs pas. Une des raisons, de mon point de vue, est que ces animaux font partie des rares ovovivipares au monde : Les œufs se forment et éclosent dans le ventre du requin femelle. Les petits se dévorent entre eux dans le ventre de leur mère et seul le jeune requin le plus résistant naîtra.

La question est maintenant simple : Peut-on vivre sans banque ? Personnellement, je ne pense pas. Doit-on faire la banque autrement ? Certainement, oui. Pour ceux qui voudraient s’essayer à l’exercice, je leur dirai simplement qu’il n’y a pas de « finance humanisée », qu’elle soit classique ou alternative. La cruauté animale, à l’image de la dureté du commerce de l’argent, ne s’accommode ni d’états d’âme, ni d’émotion, encore moins de compassion. La finance est sauvage par nature. Et elle le restera longtemps.

Le vrai faux départ de Makhtar Diop du département Afrique de la Banque Mondiale

(article publié par Le Huffington Post le 07 octobre 2014)


Pour les lecteurs du HuffingtonPost, je vais essayer de décrypter ce "vrai faux départ" de Makhtar Diop de la tête du département "Afrique" de la Banque Mondiale qui vient d'être annoncé par l'institution internationale.
Les Faits
Rien de mieux que de se référer aux informations officielles provenant de l'institution elle-même.


1- L'auteure du communiqué de la Banque Mondiale (la note interne) est Sri Mulyani Indrawati, appelée "Ibu Ani" ("Madame Ani", "Ani" étant l'apocope de "Mulyani", son nom d'usage), ancienne ministre indonésienne des Finances. Elle est actuellement la Directrice générale et Directrice des opérations du Groupe de la Banque Mondiale. Dans le rang protocolaire, si on se réfère à l'organigramme de l'institution, elle est la N° 2 de Banque Mondiale, après le Président Jim Yong Kim.


2- Pour la Banque Mondiale (et non tout le groupe), il y a actuellement 1 président, 3 directeurs généraux, 1 secrétaire général et 24 vice-présidents à la dont 2 premiers vice-présidents


3- Makhtar Diop conserve son titre de "vice-président" et est "affecté temporairement" comme conseiller spécial de la Directrice générale et Directrice des Opérations, Sri Mulyani Indrawati


4- Mme Sri Mulyani Indrawati assurera, avec ses charges actuelles, l'intérim de la Région Afrique jusqu'aux prochaines assemblées annuelles de la Banque Mondiale


5- D'ici-là, le poste de Vice-président Région Afrique reste toujours ouvert à Makhtar Diop s'il manifestait le désir d'y retourner
L'analyse
La trame de notre analyse est fournie par le communiqué officiel: "il [Makhtar Diop] souhaite évaluer ses opportunités professionnelles".


De sources concordantes, Makhtar Diop serait le candidat du Sénégal pour la présidence de la Banque africaine de développement (BAD), poste qui sera mis en jeu en 2015 avec le départ annoncé de l'actuel titulaire, Donald Kabéruka.


La décision que vient de prendre l'institution internationale, certainement en concertation avec Makhtar Diop et surtout en conformité avec ses procédures, sa charte d'Ethique et son code de conduite, est une simple mesure de précaution. L'institution internationale veut se mettre à l'écart des compétiteurs en affichant une parfaite neutralité entre tous les candidats au poste de la présidence de la BAD.


Maintenant, de sa nouvelle affectation, M. Diop pourrait mieux préparer sa campagne sans trop engager l'image de l'institution et aussi sans trop se préoccuper de l'écorcher.


A l'issue du duel africain pour le contrôle de la présidence de la BAD, deux cas peuvent se présenter pour l'ancien ministre sénégalais:
  • Si il joue et qu'il gagne le match, il sera le 2ème président de la BAD issu du Sénégal après l'emblématique et charismatique Babacar Ndiaye qui a justifié d'une exceptionnelle longévité de 10 ans à la tête de l'institution africaine (1985-1995), qui n'a été égalée que le Marocain Omar Kabbaj (1995-2005) et bientôt par le Rwandais Donald Kabéruka (2005-2015).
  • S'il perd le match, ce serait un retour confortable à la case de départ "Vice-président de la BM Région Afrique", comme le laisse présager le communiqué de la DG de la Banque Mondiale, Sri Mulyani Indrawati. L'ancien premier ministre malien, Oumar Tatam Ly a connu la même issue heureuse après avoir quitté son poste.
De mon point de vue, Makhtar Diop n'a ni été évincé, ni écarté encore moins limogé. Les choses sont à leur bonne place. Et d'ailleurs, la Banque Mondiale n'a pas tari d'éloges dans son communiqué sur le désormais "ex-Vice-président de la BM - Région Afrique".


Maintenant, vous me direz comme ce fut le cas en son temps le cas de Alassane Ouattara qui fut DGA du FMI ou d'autres dirigeants de grandes institutions internationales qui se sont allés à d'autres conquêtes, que quête un Vice-Président de la Banque Mondiale à la Banque africaine de développement (BAD)? N'ayant pas la réponse, je vous laisse dans les pensées des sages africains: "L'homme est un éternel insatisfait, quand ramasser devient trop facile se baisser s'avère difficile". "Le corps de l'homme est bien petit par rapport à l'esprit qui l'habite".


Il reste à souhaiter bonne chance à tous les candidats de la présidence de la BAD. Que le meilleur gagne au service exclusif du développement de l'Afrique!

mercredi 1 octobre 2014

Révolution d’octobre dans les banques de l’UEMOA




 (titre d'un article éponyme de Financial Afrik publié sur leur site le 30 septembre 2014)

Cela aurait pu être le titre de mon prochain dossier sur les banques de la zone. La Commission Bancaire vient de publier, hier sur son site, son rapport annuel 2013.

Je suggère vivement à tous les collègues, analystes, journalistes, praticiens de banques et observateurs intéressés au secteur bancaire de la zone de prendre ce rapport comme le seul document de référence de la profession pour ne pas tomber dans les pièges des communications institutionnelles des établissements bancaires.

Tenez, je viens de lire chez mes amis de "Les Afriques", un article intitulé "Mali: Du bon cru pour la BIM" publié ce jour sur leur site.

A la lumière du nouveau rapport de la Commission Bancaire, quelques corrections me paraissent nécessaires.

1- Les Afriques : « Rachetée depuis 2009 par la méga-banque marocaine Attijariwafa bank, la BIM conforte d’année en année son rang de seconde banque sur le marché malien, derrière légèrement la Banque de développement du Mali. » 

- La BIM est contrôlée par Attijariwafa bank depuis novembre 2008, suite à l’adjudication prononcée en sa faveur fin juillet 2008 à la suite de l'appel d'offres international, lancé le 20 avril 2008. A fin 2008, sur la base du rapport annuel de la Commission Bancaire à cette date, la BIM était 2è en total bilan au Mali (179 162 millions FCFA), 2è en dépôts (146 705 millions FCFA) et 2è en crédits (111 371 millions). Donc 2ème dans tous les compartiments d’activités.

- Aujourd’hui (base : fin 2013), suivant le dernier rapport annuel de la Commission Bancaire, la BIM est 3ème en total bilan (322 523 millions FCFA), 2ème en dépôts (270 220 millions FCFA) et 5ème en crédit (147 294 millions FCFA).

Sur cette base, peut-on dire que depuis 2009 la BIM conforte d’année en année son rang de seconde banque sur le marché malien ?

Je vous donne les détails des chiffres avancés, extraits du rapport de la Commission Bancaire publié hier sur leur site.  Je rappelle que ces statistiques ne sont que les chiffres officiels transmis par les banques à la Commission Bancaire et à la BCEAO et agrégées par ces dernières.

- Sur la base du total bilan (critère généralement admis par la BCEAO pour le classement des banques de la zone), la BIM est 3ème sur le marché malien avec un total bilan de FCFA 322 523 millions contre FCFA 364 205 millions pour Ecobank (2è) et 448 895 millions FCFA pour la BDM (1ère). Donc, il y a 126 milliards de FCFA de différence d'actifs entre la BIM et la BDM soit 39% la taille de la BIM. Donc, le qualificatif "légèrement" peut être difficilement utilisé ici.

- Sur la base du total des dépôts, la BIM est 2ème avec 270 220 millions derrière la BDM avec 325 719 millions soit une différence de 55 499 millions FCFA soit 20% de la taille de la BIM. Là aussi, le qualificatif "légèrement" n'est pas approprié.

- Sur la base du total des crédits, la BIM est 5ème (FCFA 147 294 millions), derrière ECOBANK (1ère avec 198 431 millions), la BOA (2ème avec 184 557 millions), la BDM (3ème avec 184 313 millions) et la BNDA (5ème avec 167 039 millions). A ce niveau, l'écart qui sépare la BIM (5e) et Ecobank (1ère) est de 51 137 soit 34,7% le poids de la BIM. Donc, là aussi on ne peut pas parler de différence légère.
Je peux poursuivre l'analyse avec les indicateurs de résultats à fin 2013.

2- Les Afriques : « BIM a amassé une grosse cagnotte d’un montant de 322 milliards de f CFA à la clôture des comptes de l’activité bancaire fin 2013 avec un résultat net de plus de 4 Mrds…. Son résultat net clos fin 2013 s’est établi à 4 milliards de f CFA nettement en hausse (soit 10%) par rapport aux exercices respectifs 2011 et 2012 (1,274 Mrds de f CFA et 2,34 Mrds). »  

-          A la même période, le résultat net de la BDM était de 10 milliards (soit 2,5 fois celui de la BIM)
-          Celui de ECOBANK était de 6,47 milliards (soit plus d’une fois et demi celui de la BIM)
-          La BNDA a clôturé l’exercice 2013 avec un bénéfice net de 5,5 milliards (soit 1 milliard de FCFA de plus que la BIM)

Sur la base de ce critère la BIM est la 4ème banque de la place à fin 2013.

3- Les Afriques « La BIM  […] s’adjuge la deuxième place sur la quinzaine de banques opérant sur la place financière.
A fin 2013, le secteur bancaire malien comptait 13 banques en activités. Coris Bank International bien qu’agréé le 13/12/2013 n’avait pas encore démarré ses activités. Elle vient d’ouvrir ses portes (août 2014).

3- Les Afriques : BDM (Banque de développement du Mali), filiale de la marocaine BMCE
Enfin, dernière précision à apporter, la BDM n’est pas une filiale de la BMCE. C’est un actionnaire important de cette banque. Pas plus.  Ni majoritaire ni avec la minorité de blocage.
Les actionnaires de la BDM sont (source : site BDM):
  • l’Etat Malien : 19,58%
  • La BCEAO : 15, 96%
  • La BOAD : 15,96%
  • La C.C.I.M : 12, 87%
  • La BMCE BANK : 27, 38%
  • Divers Privés Maliens : 8, 25%.

Comme promis chers fidèles lecteurs de Financial Afrik, je reviendrai en détails sur tous ces éléments en vous proposant, cette année, une radioscopie du secteur bancaire de l’UMOA, pays par pays, groupe bancaire par groupe bancaire. Les différents articles sont à retrouver sur mon blog (http://cbcisse2.blogspot.com/) et mes sites partenaires, Financial Afrik, Les Echos (Le Cercle), Le Huffington Post, MENA,…

Cheickna Bounajim Cissé,
Cadre dirigeant de banque, Economiste et Essayiste
cbcisse@yahoo.fr

jeudi 18 septembre 2014

Les orques, le grizzli et le léopard


(Article publié par Les Echos (Le Cercle) le 29 août 2014 - Extrait de mon prochain ouvrage " Les Fables de la Gouvernance bancaire en Afrique")


Dans la nature, il y a peu de chances que ces espèces se rencontrent. Tout les sépare. Mais seule leur nature les unit. Ils sont des surperprédateurs liés par un pacte trophique. Ils chassent sans se faire chasser. La gouvernance bancaire leur offre le cadre idéal de cette alliance contre nature, inédite et insolite. Mais dans la nature, comme en finance, tout est mystérieux et rien n’est jamais sûr.



À l’heure du repas, tous les animaux dans la nature se transforment en proies. Chaque espèce est dominante ou dominée face à une autre. Sauf les Alpha prédateurs dits prédateurs "absolus" ou superprédateurs qui sont au sommet de la chaîne alimentaire. Chez ces tueurs en série, la consigne est claire : chasser sans se faire chasser. Pour les autres, se cacher ou fuir reste la seule chance de survie. Le monde de la finance, et du secteur bancaire en particulier, obéit à ces mêmes règles.

Passons en revue la triplette d’acteurs de notre mimodrame.

Un trio de choc

Le premier à s’avancer sur la scène est un groupe de mammifères marins : les orques. La vaisselle dans les poches, ces méga-prédatrices ont un appétit pétulant. Elles avaient fait une lecture heureuse de l’ouvrage Le Prince de Machiavel : "Si tu savais changer de nature quand changent les circonstances, ta fortune ne changerait point".

Leur devise est double : "5 000 francs n’est pas trop, 5 francs n’est pas peu" et "toute viande est une viande". Ce sont des "rentiers" qui sont en petit nombre, mais qui restent prépondérants dans le patriciat. Ils détiennent des positions inexpugnables forgées par une longue période de prédation.

Prétendant détenir une protection mystique – un amas d’amulettes, de talismans et de décoctions détonantes – les orques ont créé un mythe dans leur riveraineté, entretenant ainsi leur appétence de l’anorexie collective. Quand il s’agit de distribuer des prébendes, elles font légion d’avant-gardistes au point de faire perdre le pied aux jusqu’au-boutistes.

Mais dès que la défaite pointe à l’horizon, elles détalent avant le crépuscule. Elles boivent à la fontaine du succès et siestent sous l’arbre de l’impunité. En embuscade, chacune de ces orques a un agenda propre. L’objectif clairement affiché est d’être intronisé "folle de la reine". À ce jeu – puisque c’en est un – serait proie, la prédatrice qui pêchera dans la zone de sa rivale. 

L’air débonnaire et la démarche pesante, notre second acteur est un mammifère terrestre féroce et vif. Le grizzly attaque rarement, mais il ne tolère pas qu’on s’aventure sur sa route. Il est loyal, ondulant et attachant, mais reste très imprudent aux caprices de son maître. Ce prédateur XXXL, de près d’une demi-tonne de muscles, est une puissance à l’état brut. Son odorat exceptionnellement développé (2 000 fois plus sensible que celui de l’homme) lui permet de sentir sa proie à 30 km de distance.

Il avait été désigné "fou du roi" par un précédent autocrate, un guépard éméché et irascible. Après sa forfaiture, l’intrépide félidé médite en mille lieux ces adages de bon sens : "Qui tue ivre est pendu sobre" et "qui boit sans soif vomira sans effort".

Le troisième personnage est un invité de marque de la finance, le premier de tous, et plus qu’un chef c’est un monarque adepte de la centralité. La panthera pardus orientalis règne sans partage sur la meute. Elle ne se déplace jamais sans ses taches même si son ombre n’a pas de rayures. Ce dernier détail a son pesant d’or pour décrypter l’exceptionnelle longévité des troublants agissements de notre redoutable prédateur.

Notre léopard doit son nom au premier fleuve de Sibérie appelé en mandchou "fleuve noir". Bien qu’il soit un chasseur émetteur, la principale occupation de ce félin est le repos. Mais méfiez-vous ! Même s’il sommeille, le bout de sa queue ne dort pas. Il distribue les rôles, se retire à la cime de l’arbre et compte sur la loyauté de son "cercle" pour se servir à la bonne source.

Un casting délicat

Au mercato bancaire, la meute a porté son choix sur un vieux léopard pour remplacer un intrépide guépard. Le gourmet a pris la place du gourmand. C’est en ce moment qu’une nouvelle orque apparut. Et à son dos, un compagnon pas tout à fait ordinaire : un élégant orang-outan au crépuscule de son âge, sans un sou vaillant. Ce grand singe anthropoïde, largement efféminé et l’air boursouflé hurla d’ardeur de se retrouver en si haut lieu bambochant.

– Qu’est-ce que c’est ? s’exclame le félin à la vue de l’étrange binôme.

– C’est Pongo, vous ne l’avez pas reconnu ? Lui répond l’orque bagagiste.

– Ce n’est pas ma question. Que fait-il sur votre dos et à mes pieds ? Vous savez que c’est un primate très ambitieux et férocement territorial qui n’hésite pas à se défausser sur les capucins au moindre tracas. Où avez-vous mis la bufflonne ?

– Elle s’est rebellée à votre autorité. Je m’en suis débarrassée dit l’épaulard très remonté contre les remontrances appuyées de son mentor. La bufflesse s’est aussi trop aventurée dans notre garde à manger surenchérit-il.

– Mais enfin ! Pour si peu ! s’exclame le félidé. Malgré son apparente boulimie, ce bovidé est peu gourmand. Il ne consomme que 2 % de son poids. Et l’autruche ?

– Chef, elle n’est pas apte à votre grâce. Elle est très vulnérable à table. Et quand elle n’est pas dans les assiettes, elle prend soin de son plumage. C’est trop d’effort pour si peu de confort.

– Et le léopard de renchérir : je cherche un étalon, vous m’amenez un poney. Je veux un aigle, vous m’offrez un poussin. J’ai l’appétit d’une baleine, vous me servez une sardine. Vous connaissez la formule : "Ce n’est pas à toute oreille percée que l’on met des anneaux en or". Avez-vous un problème de casting Dame Orque ?

– Sir, qu’il vous plaise de trouver à mon choix l’expression de mon dévouement. Pendez-moi si je vous trahis. Je vous amène une accorte compagnie, un serviteur loyal, un mastodonte à mon image, un orang-outang en poils et en chair, serviable, taillable et corvéable.

En arrière-plan, le grizzli d’un air intrigué assiste, silencieux, à l’entretien. En bon Africain, il sait que "si la calebasse se hasarde à traverser le fleuve, c’est qu’elle est en complicité avec le vent". D’un trait, il avale du regard le grand singe qui n’est que chaton à sa mesure, presqu’un animalcule. Même à mensurations identiques, le mastodonte sait qu’il n’a pas à le redouter. Dans un passé récent, il a dû jouer l’entremetteuse pour séparer l’"homme de billets" de son émule "la femme de pièces", dans un duel épique pour le contrôle du grisbi.

Le pacte fut ainsi scellé et l’ambitieux primate prêta allégeance à la tribu. Pour autant, sur l’exaltante route de l’existence, Pongo habitué aux délices de la félonie sait qu’il scrutera la bonne opportunité pour se prélasser en meilleure compagnie.

Le visiteur encombrant

Dans le vacarme ambiant de la prédation, un requin-pèlerin efflanqué est découvert échoué sur les rivages de la "Mer rouge", à quelques encablures de la coterie. Les orques apeurées par le bruissement du prédateur n’en croient pas leur portefeuille. Elles accourent retrouver sur la banquise le grizzly grondant, grognant et grommelant à leur vue. Le Grand Ours se doute de la tristesse de la nouvelle.

"Gouti ! Un grand requin blanc est à la plage." À ces mots, l’ogre à l’ouïe fine et à l’odorat affiné se dressa de tout son long pour balayer l’horizon. À la vue de l’étrange visiteur, il s’affaissa de tout son poids. Pour toute réponse, il s’emmura dans le silence devant les yeux riboulants des cétacés. Après une infructueuse litote, le groupe ébaubi se transporta chez Maître Léopard juché sur l’arbre, tout occupé à veiller sur sa cour de gazelles, d’antilopes, de phoques et d’otaries.

– Purgez vos esprits ! La nouvelle m’est déjà parvenue. Ce n’est pas parce qu’il vient de la "Mer blanche" que c’est un grand requin blanc. C’est vrai, celui-ci ressemble à s’y méprendre à son cousin le requin-pèlerin. Mais c’est un faux monstre marin. Édenté, il est presque inoffensif. C’est par ces mots que le félin pensait rassurer la meute quelque peu ameutée.

– Chef, excusez-nous ! Qu’il soit pèlerin ou aborigène, un requin reste un requin. D’ailleurs, on le dit chez nous : "le chat, qu’il soit rouge ou noir, est toujours dangereux pour la souris !" entonne à l’unisson la coterie à la frayeur exhalée. Et, ils n’ont pas tort : "Même à sec, la rivière garde son nom."

– C’est vrai, renchérit le léopard, notre voisin incommodant est un tribun rebelle et revêche, un jusqu’au-boutiste certes très intelligent, mais extrêmement solitaire. Il a l’ambition débordante, à tel point que "si on lui donne à téter, il boit le lait puis dévore le sein". Et précisions de taille, il a une grosse capacité de nuisance. Alors, évitez la confrontation et restons solidaires et vigilants ! Sous peu, dépité, il retournera à des lieux plus convenant loin de nos terres. Nous avons les cartes en mains, conclut le redoutable félin.

Sur ces entrefaites, il prend congé de ses congénères avant de se retrancher dans ses appartements avec sa douce otarie qui n’arrêtait pas de bêler d’impatience. Il alpagua sa proie, l’aspergea de son précieux liquide et la hissa au sommet de l’arbre. Ainsi, il passa du pas au repas.

Et les orques, habituées à festoyer quiètement, ne sont pas au bout de leurs surprises. Elles savent que le combat sera long et rude. Et le requin-pèlerin sait qu’il est en terrain hostile. Mais, l’estomac au talon, il ne lui est pas aisé de faire l’économie d’une confrontation, d’autant que "l’abeille qui reste au nid n’amasse pas de miel". La tempête retombée, il se résout à aller à la rencontre du monarque. Ses premières tentatives furent infructueuses. La garde rapprochée du félin a appris des sages africains qu’il ne faut pas se faire lécher par ce qui peut te manger.

Mais à force de persévérance, il finit par avoir une entrevue. La réponse reçue fut à la hauteur de sa témérité : "Désolé, nous affichons complet !" bafouille le félin très alerte aux brusqueries de son visiteur encombrant.

Conclusion

Tous volent au secours de la victoire. Peu reconnaissent leur responsabilité en cas d’échec. Dans la prédation, l’assemblage de partenaires improbables a toujours eu un destin éphémère et tragique. Une équipe n’est pas une collection de superprédateurs. Notre belle triplette en fait foi.

Aucun pacte trophique ne peut résister ni à l’usure du pouvoir ni à la morsure des ambitions. À des moments, certains dirigeants peuvent surestimer leur force ou leur ruse. Le temps, chargé de leurs casseroles bruyantes, les a toujours ramenés à des justes proportions. Les paroliers africains les avaient prévenus : " Quand la sagesse ne réussit pas à vous enseigner, les circonstances finissent par le faire".

Sept ans après le déclenchement de la dernière crise financière, des milliers de personnes en Occident ruinées par les banques et dépouillées de leurs maisons continuent de squatter les rues et émargent à la précarité. L’Afrique, la grande absente de la finance mondiale, est toujours plongée dans un profond coma sous la charge soutenue de certains gouvernants peu scrupuleux.

La gouvernance du secteur bancaire sur le continent, loin des regards bavards et des oreilles fouineuses, se féodalise : quelques prédateurs et une grande masse de proies. À l’heure des comptes, le décompte pourrait révéler bien des mécomptes. Que serait le monde si les prédateurs mangeaient toutes les proies ?

Cheickna Bounajim Cissé

Le point, la virgule et l’interrobang



La vie de certaines banques s’apparente aux signes de ponctuation. Celle qui se donne à conter en fait partie. Dans son long parcours presque centenaire, elle n’a connu que deux phrases. Pour mieux dire, une seule. Celle qui a commencé, aux lendemains de la première guerre mondiale, par une majuscule et qui s’est terminée par un point, il y a juste une vingtaine d’années. Et depuis, la seconde phrase peine à trouver son point.

Le point, le point-virgule et la virgule. Les Grecs en inventant ces signes de ponctuation ne se doutaient pas qu’ils allaient résumer deux millénaires plus tard la vie – dans sa partie la plus faste – d’une banque centenaire en Afrique.

A la sortie de la première guerre mondiale, la puissance coloniale installa son bras financier en Afrique noire. Le dessein n’était nullement le développement des populations indigènes. Mais, bien au contraire, il s’agissait d’affermir la domination de la France sur ses colonies en essaimant le modèle économique de l’Empire.  Fraîchement auto-proclamé « Empereur des Français », Louis-Napoléon Bonaparte signe le décret impérial qui crée la Banque du Sénégal le 21 décembre 1853. Ce fut le début d’un long processus qui va donner naissance au franc CFA (anciennement Colonies Françaises d’Afrique), le grand serpent de mer qui continue d’enlacer l’économie de 14 pays africains de la Zone franc. Au-delà de cette monnaie commune, la France conquérante va installer des succursales bancaires dans chacune de ses colonies pour y porter sa politique monétaire et servir de tremplin financier à ses entreprises.

C’est dans ce contexte que la succursale de la BAO (Banque de l’Afrique Occidentale) prit ses quartiers sur les berges de la « Mer rouge », dans la vallée coincée entre la colline du pouvoir et celle du savoir. Trois signes de ponctuation donnèrent à la banque ses lettres de noblesse. D’autant que lorsque le point-virgule apparut, point de contestation. Ce fut une pause moyenne qui eut bien été précédée d’une espace fine insécable. Le dirigeant de l’époque, un colosse de neurones et de muscles, fraîchement débarqué de la France, aux termes de brillantes études, s’imposa à ses collègues et à ses pairs. Pour autant, une transition fut nécessaire consacrant quelques longs mois d’apprentissage à deux, le sortant français et lui, le rentrant africain. La filialisation de la banque servit de prétexte à cette virgule. 

L’interrobang

Depuis une vingtaine d’années, marquant le départ de son dirigeant emblématique dont le parcours s’est confondu à la banque, celle-ci est abonnée à la zone de turbulence où les points d’interrogation rivalisent avec les points d’exclamation.
Plusieurs personnes atypiques ont pris place dans le cockpit sans jamais réussir un plan de vol correct encore moins à poser l’objet volant au sol. Le summum a été atteint à la fin du précédent millénaire avec le premier point exclarrogatif. La banque fortement secouée de l’intérieur, financièrement et socialement, a été conduite aux urgences et hospitalisée pendant un quinquennat. Les médecins, venus de loin à son chevet,  n’avaient d’autre choix que de lui administrer la forte dose. A leurs côtés, un jeune contrôleur hardiment promu veillait au grain. Il n’allait pas faire dans la dentelle. Il s’est alors construit une image d’un personnage « anti-corruption », rigoureux, teigneux et presque kamikaze. Et son périmètre d’actions n’a épargné aucun domaine d’activités de la banque, y compris celui de son mandant. Cette parenthèse qui a duré cinq longues années est intéressante à plus d’un titre. Elle consacra définitivement la résilience de la banque que seuls les points de suspension peuvent décrire…

Vint alors, le printemps 2006. Il n’en fallu pas moins recourir aux crochets pour écrire une nouvelle page de l’histoire de la banque. Pour la décrire, il nous faut deux signes : le deux-points et les guillemets. Ils symbolisent le prologue de la mission confiée par les géniteurs de la promise au nouveau maître de céans :
« Jeune homme, tes talents cornéliens nous sont connus et ta vie de portefaix ne nous est pas étrangère. Nous te confions notre fille. Pour mieux te la décrire, nous allons avec une erreur de parallaxe emprunter une des nombreuses amabilités échangées lors de l’avant-dernière campagne présidentielle française « Elle est acariâtre de l’extérieur mais attrayante de l’intérieur ». Notre fille n’est pas à son premier mariage. Ni à son deuxième. A l’époque, notre bonne volonté et même notre appui n’avaient pas eu raison des infidélités de notre indélicat gendre. Trois ans après, le divorce dû être consommé suite à la mise en bière du dandy. Depuis, plus d’une décennie s’est écoulée et nous restons inféoder de la hantise félonne. Surtout que – précision de taille – notre fille, à la suite d’une longue et forte dépression a été hospitalisée pendant cinq ans. Fort heureusement, elle est sortie de cette situation cauchemardesque. Elle est rentrée à la maison. Mais son état demeurant fragile, les médecins l’ont mise sous « surveillance rapprochée ». Donc, soyons francs. Aucune raison de t’abrier la réalité. La rudesse du temps a eu raison de notre fille qui est aujourd’hui une maritorne ménopausée et effarée. Pour autant, les linéaments de son faciès ne sont pas dénués de tout attrait. Ses rides montrent bien qu’elle a de l’expérience et sa sérénité est le signe d’une bonne éducation. N’oubliez surtout pas, jeune homme, l’adage du terroir : « ce sont les vieilles marmites qui font les bonnes sauces ». Pour apprécier les talents culinaires de notre fille, faudrait-il que vous puissiez l’élire femme. Point de tromperie ! Sa présence, à nos côtés, ne nous courrouce point. Bien au contraire ! Mais notre mécène [les bailleurs de fonds] estime qu’elle est pesante. Un veuvage prolongé n’est donc pas un bon signe extérieur. Les riverains ne cessent de nous épier. C’est dire que nous sommes pour des secondes noces. Mais pas pour n’importe quel mariage ! Une union à la hauteur de l’expérience de notre fille et qui puisse nous contenter par la qualité de son contractant. Bref, soyons donc concis et précis. Nous voulons que notre fille soit une nymphette courtisée par les plus grandes cours. Nous voulons le « juste prix ». Pour ce qui est de la date des noces, nous en conviendrons plus tard. »   

Pour une histoire sacrée, c’est vraiment une sacrée histoire ! Cette allégorie est un concentré d’émotions métonymiques qui n’est en réalité qu’une fabulation. Elle a néanmoins l’avantage d’un raccourci de la longue histoire de l’établissement bancaire. 

Muni de sa feuille de route conçue à deux, le nouveau dirigeant de la banque plantureusement caporalisé par souche et par envie, va mettre la banque en mouvements en extirpant de chacun de ses compartiments assez de jus pour mener à bien sa mission. « Il n’y a pas deux commandants dans le bateau ! » aimait-il répéter pour se détacher des brusqueries de son intrépide acolyte. Il n’a pas totalement tort, le ciel aussi n’a pas deux soleils. Ses deux conseillers invités à souper n’avaient pas droit à la louche. Le jeune banquier avait appris de Clemenceau que pour diriger, « il faut un nombre impair de personnes, et trois c’est déjà trop ».
En deux années chrono, le processus de privatisation de la banque fut bouclé et la clé des lieux remise aux nouveaux maîtres. Entretemps, l’Etat empocha plus de vingt fois sa mise. Comme pour toutes les belles histoires, la fin est toujours mouvementée. Gardons-nous de ne retenir dans cet épisode à feu de paille que l’étincelle, en veillant à laisser aux diaristes le soin de fermer les guillemets. Les sages africains nous enseignent que « la vérité peut se promener toute nue, mais les mensonges doivent être habillés ».

Le canapé managérial

On prête à un ancien président ivoirien une ironie presque tautologique : « Il n’y a pas de canapé présidentiel, il y a un fauteuil présidentiel ». Dans le secteur bancaire, cette assertion presque triviale n’est pas toujours de mise. Le canapé s’est souvent invité chez les patrons de banque, tantôt pour diriger, tantôt pour faire diriger, tantôt pour être dirigé.

Tenez ! Parlant de canapé, un ancien dirigeant a préféré ce confortable meuble durant ces sept années au gouvernail de la banque au compact fauteuil « ministériel » qui semble-t-il aurait été envouté. Chat échaudé craint l’eau froide aimait-on dire. Pour ce dirigeant, « la banque est le carrefour de toutes les tentations ». Il n’a pas su mieux dire. Tant les appétences, les contrevents, les ressentiments, les amulettes, les talismans et autres décoctions détonantes sont légion dans le milieu du commerce de l’argent en Afrique. A chacun son marchepied, son chausse-pied, son essuie-pieds et … son casse-pieds. A défaut d’illuminer par son savoir pour s’imposer, on fulmine par son pouvoir pour se poser. Et tout y passe, du détenteur de « pouvoirs mystiques » aux effeuilleuses de charme en passant par les « fils et filles à papa et maman » largement bichonnés aux frais de la princesse. La banque est une entreprise sous pression constante. Et son lit n’est jamais un fleuve tranquille.

En 2008, la parenthèse malienne qui a duré trois décennies se referme presque dans la douleur et l’espoir. La peine de tourner une page qui s’est finalement construite pour servir de marchepied à son initiateur et de chausse-pied à son géniteur. Et la perspective, le souhait de ces centaines de chefs de famille, d’un départ définitif vers de lendemains plus apaisés. 

Pour décrire ce énième épisode de la vie de la banque, aucun signe de ponctuation traditionnel ne trouve grâce à nos yeux. Pourtant, notre persévérance à en trouver finit par payer. Nous avons fait la rencontre de trois signes, aussi inédits qu’insolites : la virgule d’exclamation, le point d’ironie et le point exclarrogatif. Ils offrent l’avantage unique d’embrasser les trois phases de la « nouvelle page » : le passé, le présent et le futur. Cela vous sera conter une prochaine fois. En attendant, souffrez de découvrir sa trame inspirée par le tribun français Hervé Sérieyx : « Quand on affronte les réalités de demain avec les idées d’hier, on a les drames d’aujourd’hui ». Attention ! L’aveugle qui perd son morceau de sel finira par ramasser tous les petits cailloux à sa portée pour les porter à sa bouche. 

Conclusion

Un mercato peut en cacher un autre. Après le mercato footballistique et dans l’imminence du mercato politique dans l’Hexagone, voici que le mercato bancaire s’invite en terres africaines, sous les tropiques et sur les dunes de sable. Marhababikoum ! Akwaba ! I Bismillah ! Dalal ak diam ! Sous peu, une grande inconnue pourrait faire jour : l’interrobang, personnage à la fois interrogatif et exclamatif. Ne pouvant lire dans une boule de cristal, les colles étreignent notre muse. Trouver en ces temps mouvants et incertains en Afrique subsaharienne, des dirigeants « à bonne pointure », sans grandes casseroles, n’est pas chosée aisée pour les groupes bancaires. Pourtant, les sages africains ont leur idée : « Mieux vaut un vieux lion rassasié au pouvoir qu’un jeune lion affamé ».

Mais l’heure n’est plus aux arcanes et aux charades. Il n’est point utile de phosphorer aujourd’hui sur l’adiposité d’un bélier qui doit être dépecé le lendemain. En effet, il nous est revenu que la lune a été aperçue au fond d’un puits, non loin des vagues de sable et des dunes de la mer. Après un mois de carême bien rempli, est-ce pour nous annoncer une délivrance ou pour nous imposer une nouvelle abstinence ? A quand le point final, celui qui achèvera la seconde phrase, pleine de rebondissements et d’incertitudes, et qui court depuis une vingtaine d’années ? La morale de notre récit nous est inspirée par Cocteau : « Un beau Livre, celui qui sème à foison les points d'interrogation... » Alors, « interrobangons »-nous ‽