dimanche 3 août 2014

La bancarisation en Afrique : les contre-vérités du Forum Forbes 2014


(Article publié par Financial Afrik le 1er août 2014)
Le 25 juillet 2014, s’est tenue à Brazzaville la troisième édition du Forum Forbes Afrique avec comme thème : « Les défis de la bancarisation : construire le modèle Africain ». L’ancien président français Nicolas Sarkozy était la grande vedette de la rencontre. Sa présence en ces lieux et le montant de sa prestation présumée tarifée soulèvent plusieurs questions. Tout comme les battements de papillon du secteur bancaire africain. Quelles en sont les dessous de cartes ?

 

 

Près de deux siècles après l’implantation des premières agences bancaires dans les pays africains, l’Afrique reste la région la moins bancarisée au monde. Neufs Africains sur dix n’ont toujours pas accès aux services bancaires. Au Congo, la situation est plus inquiétante que la moyenne observée sur le continent : le taux de bancarisation est de 7%. La troisième édition du Forum économique de Brazzaville avait comme thème : « Les défis de la bancarisation : construire le modèle Africain ».

1-      Le problème de la bancarisation n’est pas politique

Le problème de la bancarisation en Afrique n’est pas politique. Sa solution non plus. Elle est essentiellement économique. Or, « l’économie ne se change pas par décret. » comme l’a rappelé si bien l’ancien premier ministre français Michel Rocard. Et le secteur bancaire constitue l’antichambre de l’économie. Dis-moi quel est l’état de ton système bancaire, je te dirai quel est l’état de ton économie. Ne confondons pas la fièvre et le thermomètre.

La réalisation des infrastructures de base (sécuritaires, routières, énergétiques, de télécommunications…) nécessaires à l’activité économique est de la responsabilité des autorités politiques et monétaires. Par contre, le politique a peu d’emprise sur la promotion de la bancarisation qui demeure une conséquence purement statistique. C’est le rapport entre une donnée économique (nombre de comptes ou d’agences bancaires) au numérateur et une donnée démographique (population totale ou population active) ou géographique (superficie) au dénominateur. Ses manifestations dépendent des variantes utilisées. La superficie d’un lieu ou d’un pays est une donnée dans l’absolu stable. Sa prise en compte permet de mesurer le degré de maillage du territoire par une banque de détail. Pour ce qui est des flux démographiques, ils sont pratiquement hors de contrôle en Afrique.

Illustration : Le Niger, dont le président était l’un des invités au Forum, est un bon exemple. Selon le rapport annuel 2012 de la Commission Bancaire de l’UMOA, ce pays a le taux de bancarisation le moins élevé de l’espace sous-régional (1,9%). Le taux de pénétration de sa population rurale est encore plus faible (moins de 1%). Cette sous-bancarisation n’est pas seulement le fait de l’insuffisance des agences bancaires. Elle s’explique aussi par au moins deux facteurs. Le Niger compte 78 guichets contre 17 pour la Guinée-Bissau qui affiche pourtant un niveau de bancarisation plus important (3%). En cause, la croissance non maîtrisée de la population nigérienne qui double tous les 25 ans. Le taux de fécondité dans ce pays est le plus élevé au monde avec une moyenne de 7,1 enfants par femme. Le second élément tient à l’étendue du territoire nigérien (le plus vaste de l’Afrique de l’Ouest) dont une bonne partie, désertique, ne se prête que difficilement à l’implantation d’agences bancaires classiques.

Si la bancarisation était sous l’influence du politique en Afrique, cela se saurait depuis longtemps. Le destin de l’Afrique n’est pas politique. Il est essentiellement économique. Plus tôt on le comprendrait mieux serait la situation du continent.

La solution efficace d’infléchir durablement la situation de sous-bancarisation de l’Afrique réside, de notre point de vue, dans un dispositif cohérent de mesures non conventionnelles, vigoureuses et audacieuses. Ce sont de telles mesures qui ont toujours sauvé l’Europe, après la seconde guerre mondiale (Plan Marshall) et récemment pour contenir la crise financière internationale (Programmes SMP et OMT de la BCE). En Afrique, la création de zones franches bancaires dans certaines localités défavorisées de nos pays peut être envisagée. Les banques pourraient être incitées à s’y installer moyennant une défiscalisation – totale ou partielle – de certaines de leurs opérations. En contrepartie, elles s’engageraient à recruter des clients résidant dans ces zones en leur ouvrant des comptes « franco », sans frais de tenue et à leur consentir un abattement substantiel sur le coût de financement de leurs activités. Et afin d’assurer le succès d’un tel projet, les « embouteillages » des agences bancaires dans les quartiers de certaines grandes villes africaines pourront être limités. Par exemple, par un système de 2 pour 1 : deux agences ouvertes en milieu urbain pour une agence à créer en zone rurale.

Dans plusieurs de nos articles sur les banques en Afrique, nous avons égrené plusieurs propositions non sans au préalable inventorier les principales initiatives prises dans certains pays pour booster l’inclusion financière. Des mesures importantes qui ont donné de bons résultats. On peut citer :

• l'approche française: elle est basée sur un arsenal juridique étoffé qui oblige les populations à ouvrir un compte en banque. L'obligation du règlement des salaires en monnaie scripturale et le droit au compte en sont des exemples;

• l'approche américaine: Les Etats-Unis, à travers le Community Reinvestment Act (CRA), ont mis en place un système de jeu à somme nulle « play or pay » qui oblige les banques à financer les ménages les plus vulnérables. Les établissements de crédit qui ne jouent pas le jeu devront payer ceux qui ont accepté d’appliquer les règles.

• l'approche sud-africaine: Dans la nation arc-en-ciel, l’Etat a prévu des comptes spécifiques sans frais dénommés « Mzansi » pour les populations les plus démunies

• l’approche marocaine est une combinaison de plusieurs initiatives qui ont fait recette. On peut citer les comptes « Bikher » et les « souk bank » qui épousent et font corps avec les réalités socio-culturelles des populations adressées.

2-      Les banques africaines ne sont pas naissantes 

Elles existent aussi longtemps que celles en Occident. Par exemple, la bancarisation de la société française est un phénomène relativement récent. Dans ce pays, les premières banques de dépôt, à l’image du Crédit lyonnais ou de la Société Générale ont vu le jour en 1863 et en 1864.

En Afrique de l’Ouest, les banques existent depuis 160 ans. La Banque du Sénégal, créée le 21 décembre 1853 par décret de Louis Napoléon Bonaparte, a commencé ses activités le 04 août 1855 à Dakar. Cinquante après, avec le véhicule de la BAO (Banque de l’Afrique Occidentale) qui a donné naissance plus tard à la BIAO, presque tous les pays de la sous-région avaient leurs agences bancaires : Conakry (1901), Lomé (1920), Bamako (1924), Cotonou (1929), Abidjan (1935), Zinder (1944), Bobo-Dioulasso (1945)… La Société Générale s’est installée à Dakar (24 avril 1941) et à Abidjan (1er juillet 1941). Le Crédit Lyonnais a ouvert ses agences à Dakar (3 novembre 1941), à Abidjan (1er octobre 1941) et à Conakry (2 mai 1949).

Au Maghreb, la Banque commerciale du Maroc (BCM) a vu le jour en 1911. Elle fusionnera avec Wafabank (créée en 1904), pour donner naissance au premier groupe bancaire maghrébin (Attijariwafa bank) en 2003. Bien avant, la première banque au Maroc (La Banque Moses Pariente) a vu le jour en 1802. La Banque d'Etat du Maroc a été créée en 1907 à Tanger à la suite de l'Acte d'Algésiras, signé un an plus tôt.

En Afrique du Sud, la First National Bank (FNB) anciennement Eastern Province Bank, naquit en 1838 à Grahamstown durant le boom d’exportation de laine dans la région.

La colonisation – pour laquelle j’ai une sainte horreur – aussi dévastatrice et humiliante qu’elle fut pour l’Afrique, n’a pas laissé que des mécomptes. Il suffit de visiter certains pays africains, pour se rendre compte que les seuls bâtiments encore préservés des prédateurs du patrimoine public remontent à cette époque. Les agences bancaires citées font partie de cet héritage commun. On peut nous rétorquer que c’étaient des instruments de domination de la puissance coloniale. Soit ! Et où sont nos outils et nos instruments de développement ? La question sous-jacente : en 64 ans d’indépendance, qu’avons-nous fait pour démocratiser les services bancaires, en les rendant accessibles à nos populations ? La réponse est simple : presque rien. Et on continue d’appauvrir et de piller l’Afrique.

Trois chiffres. Neuf cent millions d’Africains (sur le milliard que compte le continent) sont totalement exclus du système bancaire. Ils continuent de thésauriser, à garder l’argent dans des coffres personnels au mieux, sous terre ou dans des canaris au pire. Sinon, ils font du troc « nouvelle formule » (argent contre argent), à travers des circuits informels dangereux, improductifs et hautement toxiques pour le système bancaire.

D’après une étude conjointe de la Banque africaine de développement (BAD) et du Global Financial Integrity publiée en mai 2013, les Africains et ceux qu’ils ont invités en leurs terres ont privé l’Afrique de la somme colossale de 1200 à 1400 milliards de dollars durant trente ans (1980-2009), en transférant illégalement ces capitaux financiers (corruption, évasion fiscale et pots de vin) à l’étranger. Ce montant faramineux représente plus de trois fois l'aide étrangère reçue dans la même période et est vingt-huit fois plus élevé que les investissements directs étrangers (IDE) annuels destinés à l'Afrique. Alors que l’autosuffisance énergétique de l’Afrique ne nécessite que des investissements de 390 milliards de dollars.

Par ailleurs, selon l’ONG Action Aid, 138 milliards de dollars échappent au continent chaque année grâce aux exemptions fiscales accordées aux multinationales par les Etats. Laisser perdurer une telle situation est de notre seule responsabilité. Non des peuples africains, mais de nous gouvernants et intellectuels qui parlons et agissons en leur nom. L’Afrique n’est pas une erreur encore moins le boulet du monde. Elle ne peut donc pas être une variable d’ajustement qu’on joue à pile ou face.

Selon Transparency International, les trois-quarts des pays africains présentent des niveaux de corruption élevés (note inférieure à 5 sur 10) et quinze d’entre eux font partie des trente pays les plus corrompus du monde. Point de fatalité ! Vous ne pouvez pas être en détention et avoir les privilèges de la liberté. Oui ce sont nous, les Africains, qui avions mis notre continent dans les liens de la détention et de la servitude. Point de bouc émissaire ! Il faut sortir de la victimisation et avoir le regard lucide sur la situation de l’Afrique.

Oui l’Afrique est malade. Elle souffre de nos carences et de nos incuries. Près de la moitié de la population africaine (450 millions de personnes) vit avec moins de 1 euro par jour. Et la faim continue à tuer en Afrique plus que le SIDA et la tuberculose. Sur les 49 pays les moins avancés (PMA) que compte le monde, 69% sont en Afrique. En d’autres termes, les 2/3 des pays africains sont des PMA et la liste continue de s’allonger depuis 1971, date de création de cette catégorie par l’ONU.

Voilà les vrais défis de l’Afrique qui méritent plus que des débats, des actions concrètes mesurables et utiles.

3-      Pas de lien direct entre la bancarisation et le financement des investissements

La bancarisation et le financement des investissements sont deux notions très distinctes mais complémentaires. Vous pouvez avoir un espace fortement bancarisé avec un faible apport du secteur bancaire à l’économie. Et inversement, vous pouvez avoir une économie correctement financée par les banques alors que sa population est sous-bancarisée.

Quand on parle en général d’inclusion financière, ce ne sont pas les grandes entreprises et industries (corporate) qui sont visées. Celles-ci sont même multi-bancarisées puisque courtisées par tous les établissements de crédit. C’est surtout les particuliers et les TPE (mésofinance et microfinance) connus sous le nom de « retail » qui ont difficilement accès aux services bancaires.

Pour ce qui est du financement des investissements, les banques commerciales dans leur format actuel ne peuvent pas assurer correctement ce rôle. Selon le dernier rapport annuel de la Commission bancaire, le financement bancaire ne représente que 21,8% du PIB agrégé des pays de l’UEMOA. Pourtant, les banques de cette zone sont structurellement excédentaires en trésorerie.

L’une des alternatives crédibles est la mobilisation des ressources de la diaspora africaine pour le financement des secteurs productifs. Selon la Banque Mondiale, pour la seule année 2012, 30 millions d’émigrés africains ont envoyé 62 milliards de dollars à 120 millions de bénéficiaires en Afrique. Ramener le coût des transferts à 5 % du montant transféré par rapport au niveau moyen actuel de 12,4 % (soit le double de la moyenne mondiale) restituerait 4 milliards de dollars aux migrants africains et à leurs familles, note l’institution internationale. Cette manne financière représente pratiquement le montant de l’aide publique au développement. Comment la mobiliser pour financer le développement de l’Afrique ? Voilà un autre vrai sujet. Des tentatives ont été déjà amorcées. En 2009, l’Ethiopie a émis des obligations diaspora (Millennium Corporate Bonds) pour financer un barrage hydroélectrique. Elle a remis le couvert en 2011 (Renaissance Dam Bonds). Le Rwanda a aussi fait appel à sa diaspora en 2012 pour la constitution d’un fonds de solidarité (Agaciro Development Fund). Selon une étude de la BAD, l’Afrique pourrait lever au moins 17 milliards de dollars par an grâce à cet instrument.

La mobilisation de l’épargne intérieure est aussi un vrai défi pour l’Afrique qui présente le taux le plus bas du monde. Il n’est que 18% du PIB en Afrique (14% pour l’UEMOA) contre 26% en Asie du Sud et 43% en Asie orientale. Les économistes admettent que pour maintenir un taux de croissance robuste à deux chiffres, il faut au moins que l’épargne intérieure brute atteigne au moins 25 à 30% du PIB.  

Le développement du marché financier est aussi un filon inexploité en Afrique. A titre d’exemple, la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) commune aux huit pays de l’UEMOA ne compte à ce jour que 37 sociétés cotées, dont la société sénégalaise Sonatel qui représente près de 40 % de la capitalisation boursière totale. Près de vingt ans après sa création, certains pays comme le Mali n’ont jamais fait d’introduction en bourse.

Autre solution : la mobilisation des réserves de change pour le financement des projets structurants en Afrique notamment pour les pays de la Zone Franc. Les avoirs extérieurs de la BCEAO (y compris les fameuses réserves de change déposées sur le compte d’opération au Trésor français) se chiffraient à FCFA 5 527 milliards de francs CFA (soit plus de 9 milliards d’euros) à fin décembre 2012. Est-il raisonnable de détenir et de maintenir toute cette manne financière hors du circuit économique de nos pays, et qui plus est font partie des pays les moins avancés au monde (PMA) ? A quoi sert de vivre pauvre si on doit mourir riche ? La réponse à cette question légitime divise le politique et les économistes. En son temps, l’ancien président sénégalais, Abdoulaye Wade était monté au créneau pour dénoncer la sédentarité des réserves de la BCEAO « qu’on ne peut pas utiliser et qui dorment dans les banques en Europe. On a besoin de 1 000 milliards de francs CFA. Il faut qu’on nous donne de l’argent pour nous éviter de parcourir le monde à mendier. On me dit que c’est un problème de comptabilité, cela ne peut pas se faire. Moi, je ne connais pas la comptabilité, et je ne veux pas la connaître. Tout ce que je sais, c’est que j’ai de l’argent à l’extérieur et j’ai en besoin. C’est tout. » Voilà un vrai sujet qui intéresse et préoccupe les 14 pays de la Zone Franc (CEMAC et UEMOA). Il doit faire l’objet d’un débat franc, profond et utile, avec l’ensemble des acteurs y compris la France.

Quel est le véhicule à utiliser ? Il faut créer dans chaque pays africain une banque publique d’investissement (BPI), avec ou sans licence bancaire. C’est la seule alternative pérenne et efficace pour pallier à l’insuffisance de l’intervention des banques commerciales et compléter ainsi le dispositif de financement des économies nationales. Il faut d’ailleurs se réjouir qu’à l’échelle du continent, les dirigeants africains aient été inspirés en créant la Banque africaine d'investissement (BAI), une des trois institutions financières panafricaines prévues à l’article 19 de l’Acte constitutif de l’Union Africaine (UA). Il reste à l’opérationnaliser en veillant à créer les synergies nécessaires avec les autres outils financiers existants (BAD…).

4-      La taille du marché bancaire africain

L’Afrique ne pèse que 3% du commerce mondial. Avec ses 54 Etats, elle n’a réalisé qu’un PIB (en parité de pouvoir d’achat, PPA) de 3 159 milliards de $ en 2011, soit un peu moins que celui d’un seul Etat émergent en l’occurrence le Brésil (4 143 milliards de $) et cinq fois moins que la première puissance économique du monde, les Etats-Unis (15 075 milliards de $). Selon les données de la BAD, le budget 2011 des pays africains, agrégé, s’élève en dépenses à 948 milliards de $. C’est à peu près l’équivalent des ventes réalisées la même année par deux compagnies pétrolières, Royal Dutch Shell et Exxon Mobil.

Vu sous l’angle financier, les actifs des 200 plus grandes banques de l’Afrique évalués à 1 368 milliards de $ à fin 2011 (selon le classement Jeune Afrique) représentent presque la moitié du bilan d’une seule banque française, en l’occurrence BNP Paribas (1 965 milliards d’euro à fin 2011 soit environ 2 554 milliards de $). C’est dire que la taille du marché bancaire africain est très étroite. Et c’est parce qu’elle est ainsi qu’elle offre un large boulevard de croissance pour les investisseurs.

Gagner seul ou vaincre ensemble ? A l’évidence, aucun pays africain à lui seul n’est viable. Dans ces conditions, comment l’Afrique fractionnée en mille morceaux peut-elle peser dans les relations internationales, tant du point de vue bancaire, économique que diplomatique ? Evidemment, non. Insister, c’est comme mettre un pansement sur une jambe de bois.

  1. Fortes disparités entre les régions
     
    Les développeurs, les bras financiers des talentueux géomètres qui ont saucissonné l’Afrique à la Conférence de Berlin en 1885, ont à leur tour découpé le continent en trois morceaux, en détachant les deux extrémités (Afrique du Nord et Afrique du Sud). Le premier morceau, ils l’ont ajouté au Moyen-Orient cela a donné le MENA (acronyme anglais composé de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient). Le second morceau, l’Afrique du Sud a été ajouté aux quatre pays émergents qui forment le BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) cela a donné les BRICS.
     
    Il reste finalement le « ventre mou », la plus vaste (48 sur 54 pays) mais la plus démunie et la plus fragile, ce qu’ils appellent Afrique subsaharienne, ou Afrique Noire ou tout uniment Afrique. Et là aussi ils l’ont mis en pièces détachées (francophone, anglophone, lusophone ; occidentale, orientale, centrale, australe…). Pour autant, on enfile à tous ces pays la taille unique. Parcourez les rapports des organisations internationales et vous m’en direz des maux – et non des mots sur cette figure imposée. L’Afrique a été et continue d’être fragmentée, au vu et au su des dirigeants africains. Au nez et à la barbe de l’élite africaine. A tel point qu’il n’y a plus une Afrique mais des Afriques, divisées, morcelées et affaiblies.
     
    En ramenant ce découpage à la situation de la bancarisation sur le continent, on retrouve globalement les mêmes résultats. Les deux extrémités (Afrique du Nord et Afrique du Sud) affichent un niveau de pénétration bancaire au-dessus de la barre des 50%. Le reste de l’Afrique, avec des fortes nuances, présente un taux moyen de 10%.
    L’invité surprise
    La grande vedette du Forum sur la bancarisation organisé par la revue économique Forbes (version africaine) a été sans nul doute, Nicolas Sarkozy. L’ancien chef d’Etat français a écourté ses paisibles vacances varoises, au Cap Nègre, afin de se rendre à Brazzaville. Il tient ainsi sa deuxième conférence en Afrique depuis son départ de l’Elysée.
    Il faut rappeler que sa famille politique s’est toujours invitée au Forum Forbes Afrique depuis son lancement. Et la montée en charge a été progressive. En rang et en sommes sonnantes et trébuchantes. En 2012, c’était le vice-président de l’UMP Jean-Pierre Raffarin. Un an plus tard, ce fut le président en exercice du parti unioniste Jean-François Copé qui faisait le déplacement de Brazzaville contre paiement de la rondelette somme de 30 000 euros, selon une information rapportée par le Journal du dimanche (JDD). A l’époque, la classe politique française notamment la Gauche avait trouvé cette prestation tarifiée « choquante » et « contraire à tous les principes d'éthique et de transparence» et avait appelé à mettre fin à «ce mélange des genres».
    En 2014, le couvert a été remis par les organisateurs du forum. L’invitation a été adressée à l’ancien président français, Nicolas Sarkozy, candidat malheureux de l’UMP à sa propre succession et récemment mis en examen par la justice de son pays pour « corruption active, trafic d'influence et recel de violation du secret professionnel » dans cadre d'une enquête sur un trafic d'influence présumé. Selon le journal français L’Express, « Nicolas Sarkozy toucherait, pour sa participation au Forum à titre d'"ami", 100 000 euros ». Sur cette base, deux réflexions s’invitent à ma conscience, l’une liée aux qualifications de l’intervenant et l’autre découlant de la justification du cachet présumé.
    En incipit, autorisons-nous deux questions de bons sens : Nicolas Sarkozy possède-t-il les qualifications requises pour faire une intervention à ce forum ? Serait-il l’un de ses nombreux spécialistes de l’Afrique ? Pour faire simple, quelle valeur ajoutée réelle l’ancien président français peut-il apporter à la promotion de la bancarisation en Afrique ?
    Les compétences bancaires de Nicolas Sarkozy ?
    De tous les sites Internet qui proposent la biographie de Nicolas Sarkozy, j’ai choisi le site le plus partisan, celui de l’association de ses amis (http://www.amisdenicolassarkozy.fr/article/biographie). Le choix de ce site « de valorisation de l’action et du parcours de Nicolas Sarkozy » n’est pas fortuit. C’est une façon de me rassurer de la complétude de ma démarche. Voici ce que j’ai trouvé et que je reproduis in extenso : « Etudes : Nicolas Sarkozy obtient un baccalauréat B en 1973. Il devient ensuite étudiant à l’université Paris X Nanterre où il obtient une maîtrise de droit privé en 1978. Puis, il est diplômé d’un DEA de Sciences Politiques avec mention et  rédige un mémoire sur le thème du « Référendum du 27 avril 1969 ». L’année suivante, en 1979, il intègre l’Institut d’Études Politiques de Paris section « Pol.Eco.Soc ». Il y restera jusqu’en 1981, année durant laquelle il obtient le certificat d’aptitude à la profession d’avocat. » « Carrière professionnelle : En 1987, il s’associe aux avocats Arnaud Claude et Michel Leibovici pour créer à Paris le cabinet « Leibovici-Claude-Sarkozy ». Parallèlement à sa profession d’avocat, il mène sa carrière politique. » « Publications : Georges Mandel, Le Moine de la Politique - Editions Grasset – 1994, Au bout de la passion, l’équilibre – Entretien avec Michel Denisot – Editions Albin Michel – 1995, Libre – Editions XO / Robert Laffont – janvier 2001, La République, les Religions, l’Espérance – CERF – novembre 2004, Témoignage – Editions XO – juillet 2006, Ensemble – Editions XO – avril 2007. »
    Pour faire court, Nicolas Sarkozy a certes beaucoup de talents et de mérites – nul ne peut le contester valablement – mais à l’évidence, il ne possède aucune compétence bancaire connue ou reconnue. Ni du point de vue académique, ni du point de vue professionnel, encore moins au niveau de la production intellectuelle.
    Invitons à notre réflexion ce sage conseil du philologue allemand Friedrich Nietzsche : « Accepter d'autrui qu'il subvienne à des besoins nombreux et même superflus, et aussi parfaitement que possible, finit par vous réduire à un état de dépendance. »
    Nicolas Sarkozy est-il un expert de l’Afrique ?

Le 26 juillet 2007, devant un parterre d’étudiants, d’enseignants et de personnalités politiques réunis à l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (Sénégal), haut lieu du savoir africain, Nicolas Sarkozy en sa qualité de chef d’Etat prononce – l’auteur du texte est son conseiller Henri Guaino – une allocution très controversée à l’endroit de la jeunesse africaine, connue sous le nom de « Discours de Dakar ». Voici un extrait de cette intervention de 50 minutes de celui qui revendique être « l’ami de l’Afrique » : « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. […] Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. […] Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. […] Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire.»

Quelle commotion pour l’auditoire ! Quel énorme camouflet pour l’homme de sciences et de lettres que fut Cheik Anta Diop (le lieu du discours porte son nom), celui qui a passé toute sa vie a démontré l’apport inestimable et indéniable de l’Afrique à la civilisation universelle ! Quelle humiliation pour l’Afrique ! Et Nicolas Sarkozy ne s’est jamais excusé en public pour ces paroles désobligeantes.

A l’évidence, l’Afrique n’est pas le terrain de chasse privilégié du célèbre tribun français. Sa méconnaissance de l’histoire africaine n’est plus à démontrer. Même si une vingtaine d’intellectuels et universitaires africains ont cru devoir lui répondre dans un ouvrage collectif : « L’Afrique répond à Sarkozy : Contre le discours de Dakar ». Le 6 avril 2009, sa compatriote et adversaire politique Ségolène Royal déclara à Dakar : « quelqu'un est venu ici vous dire que “l'homme africain n'est pas entré dans l'Histoire”. Pardon pour ces paroles humiliantes et qui n'auraient jamais dû être prononcées et qui n'engagent pas la France. »

En définitive, le choix de Nicolas Sarkozy paraît pour le moins troublant au vu des deux critères mentionnés. Mais très certainement, les organisateurs du forum ont d’autres motivations à inviter l’ancien président français à partager son expérience pour la promotion de la bancarisation en Afrique. Mais de là à débourser la coquette somme de 100 000 euros l’heure pour sa prestation, n’est-ce tout de même pas cher payé ?

-          Que cache le cachet ?

Si l’information de l’Express se confirmait, Nicolas Sarkozy aurait perçu pour moins d’une heure d’intervention l’équivalent du salaire moyen (SMIG à 90 000 FCFA, 2012) de 730 Congolais. Dis autrement, un smicard congolais travaillerait plus de 60 ans avant de toucher ce que l’ancien président français aurait empoché en une heure de prestation sur le sol congolais.

100 000 euros c’est aussi l’équivalent de la consommation alimentaire (en riz de qualité) d’une famille africaine de sept personnes pendant 183 ans. Le temps nécessaire pour que l’Afrique puisse au moins doubler son taux de bancarisation (de 10% à 20%).

Je vais forcer le trait en contextualisant l’image. Cent mille euros représentent le salaire qu’un dirigeant d’une banque africaine, de 25 ans d’expérience, perçoit en 4 ans de dur labeur. Sous un autre angle, la rondelette somme représente le salaire mensuel de 50 banquiers africains passionnés par leur métier et maîtrisant leur marché qui n’ont pas eu la chance de figurer dans la short-list des « VIP » du Forum dédié à construire « le modèle africain » de la bancarisation. Pour emprunter à un message publicitaire de l’Hexagone : « Qui mieux que Renault peut entretenir votre Renault ? »

La dirigeante frontiste, Marine Le Pen a peut-être raison : « Ce n'est pas parce qu'on aime le foie gras qu'on est obligé de s'intéresser à la vie du canard ! » D’ailleurs, le président du conseil d’administration de Forbes Afrique, organisateur de l’évènement, ne disait-il pas que « ce n’était pas la couleur du chat qui importait, l’essentiel était qu’il attrape des souris. » En 1979, Coluche aussi ironisait « Ben, dites donc, tant que j'gagne je joue, hein ! Ben, dites donc, si le 45 c'est le même prix que le 41, je vais pas prendre les plus petites, hein ! »

Quoi qu’il en soit, Nicolas Sarkozy reste insensible aux ramdams médiatiques et – semble-t-il – a bien apprécié son séjour brazzavillois. Il aurait même affirmé que « parler en public ça peut donner des idées ». Voilà qui est bien dit et noté.

7-      Le miroir déformant

En parcourant le site du Forum, j’ai noté qu’il y avait presqu’autant d’intervenants – et non de participants – africains (dont une dizaine de chefs d’Etat) que d’invités non africains. Attardons-nous sur ces deux groupes et osons deux questions en liaison avec le thème du forum : combien sont les panélistes africains qui détiennent des comptes à l’étranger et avec des avoirs qui sont déclarés au fisc de leur pays ? Combien sont les invités étrangers qui entretiennent des comptes en Afrique ? Pour dire vrai, je n’ai pas la réponse. Mais j’ai quelques indices.

En Europe, une législation claire et stricte encadre parfaitement la détention de comptes bancaires à l’étranger afin de parer à tout risque de blanchiment de capitaux (évasion fiscale, pots de vin, détournement de fonds…). C’est plus de le dissuasion que de l’interdiction. Par exemple, l'ouverture et la détention d'un compte bancaire à l'étranger par une personne physique domiciliée et établie en France sont parfaitement légales. Mais la loi prévoit une obligation de déclaration à l’administration fiscale. Ainsi, les sommes détenues (salaires, intérêts, dividendes ou plus-values) sont fiscalisées comme si elles étaient perçues en France. L’affaire Cahuzac est là pour nous nous le rappeler.

En Afrique, la situation est simple et complexe. Tout est dans les textes mais rien – ou presque rien – ne tombe dans la cagnotte publique. Jugez-en vous-même ! Selon Thabo Mbeki, président du «Panel de haut niveau sur les flux financiers illicites» de l’Union africaine, la fuite des capitaux coûte chaque année entre 50 et 60 milliards de dollars à l’Afrique, soit quatre fois l’intervention du groupe de la Banque Mondiale sur le continent qui a été de 14,5 milliards de dollars en 2013. Et la destination finale de cette somme colossale est le secteur bancaire étranger. Qui contribue à la bancarisation de qui ? Qui finance l’économie de qui ?

Avec ce montant, en raison d’un investissement surestimé de 100 millions de francs CFA (environ 152 000 euros) par guichet bancaire, les intermédiaires bancaires pourraient étoffer leur réseau de distribution de l’ouverture de près de 260 000 agences par an (plusieurs fois le stock actuel). Sur la base de cette hypothèse, et avec une moyenne de 4 000 clients par agence, il y aurait plus de comptes bancaires en Afrique que d’âmes qui y vivent. Il faut rappeler que la norme internationale est de 5 000 habitants pour un guichet. Dans la zone UEMOA, le ratio est d’une agence pour 54 000 personnes. En France, il est actuellement de 1 712.

Conclusion

Que nous arrive-t-il ? Avons-nous tiré toutes les leçons du passé ? Ainsi s’indignait récemment un dignitaire religieux malien s’adressant aux autorités politiques de céans. Je ne peux que me retourner la même interpellation. Qu’avons-nous fait de l’Afrique, cette vieille dame au silence écouté, qui nous a tout donné et à qui nous avons tout refusé ?

Les oreilles des populations africaines ont été tellement travaillées par les gouvernants et les intellectuels à coup de fausses promesses, de fausses vraies réalisations distillées à travers meetings, conférences, sommets et autres forums que je doute qu’elles puissent encore entendre. Pourtant, Voltaire disait que : « l’oreille est le chemin du cœur ». Et, De Cornouardt de renchérir : « l’organe de la parole n’est pas la bouche, c’est le cœur ». Le discours politique en Afrique s’est totalement décrédibilisé. Il se résume : « dire ce qu’on ne fera pas, et faire ce qu’on n’a pas dit ».

D’importantes sommes d’argent empruntées ou reçues au nom des peuples africains ont très souvent pris des destinations inconnues ou privées. Les rapports d’études et d’enquêtes le prouvant s’empilent. Dans l’indifférence presque totale. Et de temps en temps, le peuple courroucé est distrait par l’exhibition de quelques « gros poissons » ayant mordus à l’hameçon, bien visible de tous, et qui d’ailleurs au bout de longues procédures judiciaires coûteuses et inutiles finissent, très souvent, par être relâchés dans les eaux glauques de la corruption. Finalement, les populations africaines ne croient plus au « miracle ». Oui le bien-être n’est plus un droit. C’est devenu un miracle inaccessible. Afin de réinstaller la confiance, il sera utile de faire appel à des « orthophonistes » d’un tout autre genre. Pour l’ancienne ministre malienne, Aminata Dramane Traoré, « les acteurs politiques et sociaux ont cru et continuent de penser qu’on peut dormir sur la natte des autres, (pour employer une expression chère au Professeur Joseph Ki Zerbo), et bien s’en porter. » Or, comme le dirait l’autre : « les bêtises, comme les impôts, tôt ou tard vous allez les payer ».

Alors que des alternatives existent. Par exemple, si les Africains accordaient un moratoire, un répit d’une année, une seule année à l’Afrique, en arrêtant de faire sortir illégalement l’argent du continent et en l’investissant dans la promotion de la bancarisation, l’Afrique serait sur-bancarisée. Par contre, si la tendance actuelle se poursuivrait (standalone), l’Afrique mettrait cinq siècles pour bancariser seulement la moitié de sa population. Et pour couvrir l’ensemble du continent, le rendez-vous serait en l’an 3014 !

Sur ce, il ne nous reste plus qu’à prier pour que nous ayons la vie éternelle ici-bas. Le général De Gaulle ne disait-il pas sur cette même terre africaine de Brazzaville, un certain 30 janvier 1944, que « vivre chaque jour c'est entamer l'avenir ». Alors, vivons pour l’éternité !

 

Cheickna Bounajim Cissé

Cadre de banque, économiste et essayiste

 

mardi 29 avril 2014

Mali : et si ce n’était pas un poisson d’avril ?

Il fait tard ce samedi 5 avril 2014 à Bamako. La télévision nationale vient d’interrompre son programme pour un « Flash Spécial ». Le président de la République du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) vient de mettre fin aux fonctions du premier ministre et, à la suite, a nommé Moussa Mara comme nouveau chef de l’exécutif. La nouvelle est tombée comme un couperet. En cette période de canicule, le marigot politique malien est en pleine ébullition. Si bouillant qu’un poisson d’avril y survivra difficilement !




Le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta a usé de ses prérogatives constitutionnelles (article 38 de la Loi Fondamentale) pour changer de cap. Il signe ainsi un tournant décisif de son quinquennat. Avec la nomination du jeune leader politique Moussa Mara, comme premier ministre, IBK a frappé un grand coup médiatique et psychologique qui n’a pas fini de révéler ses surprises.

Première surprise : Pas de chèque en blanc


Le président IBK avait renouvelé sa confiance à son ancien premier ministre, Oumar Tatam Ly, lors de la présentation des vœux. Ce qui s’est avéré plus tard comme une reconduction tacite. En effet, après les législatives, le Président n’a pas jugé utile de sacrifier à une tradition républicaine de procéder à un remaniement ministériel. Certains observateurs ont estimé que cette pratique et non cette obligation ne s’imposait que si la configuration politique issue des urnes était différente de l’architecture de l’attelage gouvernemental. Qu’est ce qui a pu bien se passer entre décembre 2013 et ce 05 avril 2014 alors que l’ancien premier ministre s’apprêterait à engager la responsabilité de son gouvernement devant les élus de la nation? Si on se réfère à sa lettre de démission, Oumar Tatam Ly s’est entretenu avec le président de la République à quatre reprises (2, 3, 16 mars et 04 avril 2014) afin de trouver une solution aux « dysfonctionnements et insuffisances relevées dans la marche du Gouvernement». Il avoua, implicitement, qu’il ne disposait pas de coudées franches pour diriger du fait qu’il n’a pas pu convaincre le Président des nécessaires ajustements qu’imposait un « environnement institutionnel devenu moins favorable » à la sortie des élections législatives. Le poète Virgile a raison : « Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! »


Deuxième surprise : Démission ou Limogeage ?


Le communiqué de la présidence de la République indique que le Chef de l’Etat « a mis fin aux fonctions de monsieur Oumar Tatam Ly, premier ministre et chef du Gouvernement ». Le mode opératoire reste inédit dans la tradition républicaine malienne, abstraction faite du départ musclé de l’ancien premier ministre « de pleins pouvoirs ». Les termes laconiques et assez tranchants utilisés dans le rendu officiel alimenteront, à coup sûr, le débat public. Quelle est la clé du mystère ?


Troisième surprise : La logique du choix politique


Le président de la République a porté son choix sur un homme au cursus politique pour le moins atypique. Moussa Mara, candidat aux dernières élections présidentielles, n’a recueilli que 1,5% des voix. Aux législatives, son parti YELEMA n’a pu remporter qu’un seul siège sur 147 en compétition. La faiblesse du poids politique ne constituera-t-elle pas une contrainte au nouveau premier ministre, d’autant que dans la majorité présidentielle son parti est minoritaire ?


Quatrième surprise : Du roseau au baobab


Le nouveau premier ministre en tant que nouveau « chef de l’administration » ne dispose pas d’une courbe d’expérience forte dans la gestion des hautes sphères de l’Etat. Son expérience gouvernementale n’a duré que 7 mois. Pour autant, il a su faire preuve de beaucoup d’audace, d’initiative, de combativité, d’écoute et de transparence durant son mandat de maire à la tête d’une des communes du district de Bamako. Cette expérience de gestion locale et de proximité peut-elle combler son inexpérience de la gestion des questions nationales et internationales ? Qui aurait pu parier sur sa nomination vu ses états de service et ceux de ses compétiteurs ? Le jeune premier ministre malien a un atout de taille que beaucoup d’hommes politiques lui envient. Il a toujours prêché par l’exemplarité. Il a été le seul élu à faire, régulièrement, une déclaration publique de ses biens devant ses administrés et à la presse et cela sans aucune contrainte légale.


Cinquième surprise : Pas de RPM


Pour la deuxième fois consécutive, Ibrahim Boubacar Keïta n’a pas porté son choix sur un cadre de sa formation politique, le Rassemblement pour le Mali (RPM). Le nouveau premier ministre est le fondateur et le président du parti YELEMA (le changement en bambara), membre de la majorité présidentielle. Depuis plusieurs semaines, la presse locale s’est faite gorge chaude des mésententes supposées entre Oumar Tatam Ly et certains ténors du RPM. Il semble que ces derniers aient appelé en vain leur mentor a nommé un premier ministre de leur sérail. IBK a toujours dit que son élection va au-delà du fait partisan. Il compte rester au-dessus de la mêlée politique. Chemin faisant, pas sûr que IBK ait ainsi donné du bon coton à filer à ses « tisserands ». La promotion de Moussa Mara ne manquera pas de faire des vagues. Le RPM et les autres composantes de la mouvance présidentielle vont-ils se satisfaire de cette nomination et s’engager à soutenir et à accompagner le nouveau premier ministre ? Faisons confiance au temps. C’est un grand bavard. Il parle sans être interrogé.


Sixième surprise : Pas de rancœur, ni de rancune


C’est un euphémisme de rappeler que l’histoire politique malienne a été marquée en 2007 par une chaude empoignade en commune IV de Bamako, née de la confrontation entre le président de la République actuel et son nouveau premier ministre pour la députation dans cette circonscription électorale. Au premier tour, le second avait mis en ballotage défavorable le premier. IBK finira par l’emporter au deuxième round grâce au soutien et à la voix des autres partis politiques venus en renfort pour contrer les ambitions du jeune candidat indépendant. Sept ans plus tard, cet épisode de leur vie commune est devenu une histoire ancienne. Ce qui est sûr, certain et constant, le président IBK n’est pas rancunier. Il prouve une fois de plus sa stature d’homme d’Etat en promouvant un ancien adversaire politique et qui plus est n’a jamais fait mystère de ses ambitions présidentielles. L’entente entre les deux hommes pourrait-elle se maintenir à l’entame du prochain scrutin de 2018 ? On est encore loin de cette échéance et, d’ici là, beaucoup d’eau aurait coulé sous le pont.


Septième surprise : Clin d’œil à la jeunesse


En nommant Moussa Mara, le président de la République a voulu envoyer un signal fort à la jeunesse de son pays. Le nouveau premier ministre n’a pas encore 40 ans. Il a eu ses 39 printemps le 02 mars dernier. Il est le plus jeune premier ministre de l’histoire de la République du Mali. N’est-il pas assez jeune pour occuper ce poste ? Sa jeunesse ne sera-t-elle pas un handicap ? A sa décharge, voici la réplique de Don Rodrigue dans Le Cid : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. »


Huitième surprise : Agenda surbooké


Le président de la République s’apprêtait à partir le dimanche à Kigali pour assister aux commémorations du 20ème anniversaire du génocide rwandais, alors qu’il revenait la veille d’un déplacement assez chargé qui l’a mené à Abidjan et à Bruxelles. Le timing de son agenda ne présageait pas d’une prise de décision aussi majeure. A-t-il été surpris par la soudaineté de la démission de son ex-désormais premier ministre, Oumar Tatam Ly ? Pourquoi ne s’est-il pas donné un temps de réflexion ? Moussa Mara étai-il déjà positionné sur l’échiquier ?


Neuvième surprise : Sur fond de crise


Cette reprise en main de l’action politique par IBK intervient en pleine crise au moment où la question de la normalisation du septentrion du pays reste entière, avec les récentes provocations du groupe irrédentiste MNLA qui festoie à Paris et à Kidal pour célébrer l’An 3 de la déclaration d’indépendance de leur « Azawad ». Et aussi, à un moment où de fortes allégations de corruption sont tenues à l’encontre du Chef de l’Etat malien par le journal français Le Monde (Tomigate). On le pensait donc affaibli et préoccupé par ces actes hourdis et grotesques et qu’il allait utiliser toute son énergie et tous ses efforts pour laver son honneur et sa dignité. Il n’en est rien. IBK, avec un moral d’acier, reste fidèle à sa ligne de conduite : l’honneur du Mali et le bonheur des Maliens.
L’on peut ainsi continuer à égrener les surprises que la nouvelle de la nomination de Moussa Mara à la primature a suscitées sans être sûr de les épuiser tant la surprise générale est grande, les interrogations nombreuses et légitimes.

On ne peut pas travailler au four et avoir peur de la chaleur


Les maliens attendent du nouveau chef de gouvernement de la clarté, du rythme et de l’autorité. Le promu dispose de beaucoup d’atouts pour surmonter les innombrables défis qui se dressent sur son chemin. Un a retenu particulièrement mon attention. Il me semble majeur. C’est le défi politique.
Moussa Mara est expert-comptable de son état. Il va falloir qu’il ne se trompe pas dans la comptabilité politique : 1+1 est rarement égal à 2. La somme peut être zéro ou même trois ou plus. En sciences politiques, comme dans tout environnement complexe, la ligne droite est rarement le chemin le plus court entre deux points.


Le vrai tour de force du nouveau premier ministre c’est de réussir l’équilibrisme politique et ainsi remettre le quinquennat présidentiel sur les rails. Sa survie politique y dépendra. Il va falloir qu’il se la joue fine. La politique, c’est comme le sable mouvant. Plus on s’agite, plus on s’enfonce. On ne peut non plus spéculer, en faisant le mort et espérer le lever du soleil. L’illusion et la division sont deux graves dangers qu’il doit absolument éviter.


Moussa Mara est connu pour sa résistance, son tempérament et son action. Il n’est pas du genre à caresser les tympans ni à flatter la rétine. Il a fait ses preuves à la base, au niveau de sa commune. Maintenant, l’attente est nationale. Et ce n’est pas une tâche aisée. Il va donc falloir qu’il se dévoile un peu plus. Il doit traduire en actes concrets les promesses électorales du président de la République : plus de sécurité, plus de justice, moins de corruption. Et, il le sait, aucun répit ne lui sera accordé.


Déjà, dans les jours à venir, il fera face à son premier test : le casting du nouvel attelage gouvernemental. Et plus tard, la déclaration de politique générale devant les députés de l’Assemblée Nationale.


Il faut aussi rendre un hommage mérité au premier ministre sortant, Oumar Tatam Ly. Il a donné ce qu’il pouvait et la nation malienne lui sera reconnaissante pour le travail accompli et le sacrifice consenti.


Après l’émotion, place maintenant au Travail !


Il faut l’union sacrée autour de l’essentiel. Et l’essentiel c’est la paix, la réconciliation nationale, l’amélioration du pouvoir d’achat. Le président IBK a surpris en nommant Moussa Mara à la tête de l’Exécutif malien. Il reste maintenant au jeune promu de surprendre par la justesse de ses choix et la pertinence de ses actions. Il en a la volonté et les moyens. Plaise à Dieu qu’il réussisse ! Pour l’honneur du Mali et le bonheur des Maliens !

Et si Le Monde n’est pas le monde ?


Le 28 mars 2014, le très respecté quotidien français, Le Monde, publie un article qui met en cause l’intégrité du chef de l’Etat malien. La presse malienne s’emballe. La classe politique s’emmêle.  Et, le peuple malien qui peine à se remettre de son traumatisme de 2012, s’interroge. Au nom de la liberté de la presse, a-t-on le droit d’outrepasser l’honneur et la dignité d’un peuple ?


« ‘’Messieurs, soyez emmerdants !’’ La consigne de l’austère directeur du Temps n’est plus de mise aujourd’hui, même pour l’héritier naturel Le Monde[1] […] L’homme moderne n’accepte plus de s’emm… Il a raison. La mortification n’a pas engendré que de beaux esprits. » C’est en ces termes que le journaliste français Loïc Hervouet introduisait en 1979 son livre « Ecrire pour son lecteur »[2].

Et il poursuit : « La demande d’informations, et d’informations utiles et précises, reste grande. » Il n’en faut pas plus, pour nous y attarder et asseoir notre démonstration sur ces deux principes de bases qui domestiquent la crédibilité de l’écriture journalistique : l’utilité et la précision. A plus de trois décennies de distance, cet aphorisme de celui qui fut médiateur de RFI et dirigea la prestigieuse Ecole supérieure de journalisme de Lille, garde tout son sens.

L’article du quotidien français Le Monde, avec comme titre : La justice sur la piste du « parrain des parrains »[3], mis en ligne le 28 mars 2014, est-il utile et précis ?

Nous allons donner notre point de vue. Non comme bon mais tout simplement comme nôtre. Celui d’un citoyen engagé et intéressé pour la cause de son pays et touché au plus profond de lui-même par les graves allégations proférées par le quotidien français et relayées à profusion par les médias. A l’entame, un éclaircissement s’impose. Ce n’est pas parce que nous n’adhérons pas au contenu de l’article incriminé du Monde que tout ce qui y est écrit est faux et illégitime. Soyons donc clair. Faut-il soutenir l’institution présidentielle au détriment de la liberté d’expression ? Notre choix est fait. C’est la défense et la préservation de l’image et de la réputation du Mali.

Pour le lecteur, rappelons les mensurations factuelles de l’article incriminé :

  • La qualité de la personne qui porte l’accusation : Le Monde est un journal de renommée mondiale. Et ce n’est pas un hasard s’il est considéré comme un quotidien « de référence dans la presse francophone », disponible dans plus de 120 pays, diffusé à plus de 400 000 exemplaires et lu par près de 2 millions de lecteurs.
  • La qualité de la personne visée par l’accusation : Plusieurs dirigeants africains sont cités et mis en cause par l’article. Pour ce qui nous concerne, c’est le président de la République, première institution du Mali conformément à l’article 25 de la Constitution, qui est visé ;
  • La gravité de la nature des accusations présumées : De graves allégations qui accusent le chef de l’Etat malien de connivence, de connexion et de collusion d’intérêt avec certains « milieux mafieux » : « corruption d'agent public étranger », « blanchiment aggravé en bande organisée », « abus de biens sociaux », « faux en écriture privée »… 
     
    L’article est-il précis ?
    Sept années après avoir énoncé les grands principes de l’écriture journalistique, l’ancien Médiateur de RFI Loïc Hervouet remettait le couvert dans une interview au petit journal : « Dans un premier temps, quand l’objectif d’un média est de vendre de l’information, il a tendance à faire dans le sensationnalisme, et à donner la priorité à la rapidité de la diffusion des nouvelles. Au bout d’un moment, il s’aperçoit qu’il perd de sa crédibilité vis-à-vis des lecteurs ou des téléspectateurs. J’observe alors que le média en question se remet à installer des règles et un code de conduite. C’est le public lui-même qui va pousser le média à fournir des informations en quelque sorte labellisées, plus sûres et plus professionnelles. »[4]
    Ces mises au point, contenues dans la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes adoptée en 1971 à Munich, sont d’ailleurs confirmées par la charte d’éthique et de déontologie du groupe Le Monde qui parle d’ « information de qualité, précise, vérifiée et équilibrée» et que ses journalistes doivent s’interdire « toute manipulation et plagiat, ne relaient pas les rumeurs, évitent le sensationnalisme, les approximations et les partis-pris. »[5] Comme le dirait l’autre : « le journaliste publie uniquement des informations dont l’origine, l’exactitude et la véracité sont établies, le moindre doute l’obligeant à s’abstenir ou à recouper à défaut de le faire dans les normes professionnelles requises. »
    Montesquieu conclut : « L’équité naturelle demande que le degré de preuve soit proportionné à la grandeur de l’accusation. »
    Après une lecture « flottante » de l’article du Monde, nous en revenons avec au moins trois imprécisions.
     

  • La mort d’Omar Bongo
    « Fort de ses relations privilégiées avec l'ex-président Omar Bongo, mort en 2012, il a su faire fructifier ses intérêts. »
    Omar Bongo est mort le 8 juin 2009 et non en 2012. Ironie du sort, Le Monde a été l’un des premiers journaux à l’annoncer[6].

  • Le casino de Bamako
    « [Le principal mis en cause] est depuis 2009 l'unique détenteur d'une autorisation d'ouverture de casinos à Bamako, où il a créé la salle de jeux Fortune's club. D'après les enquêteurs, [le chef de l’Etat malien] y détiendrait des parts. »
    L’usage du conditionnel à ce niveau d’analyse nous trouble. Mais, poursuivons pour faire deux remarques. D’abord, le casino de Bamako a été créé en 2006 et non en 2009. Ensuite, suivant d’autres sources d’information concordantes, l’actuel président de la République n’y « détiendrait » pas des parts. Voici le verbatim d’un journaliste malien qui a mené l’enquête : « Selon le greffe du Tribunal de commerce de Bamako et le registre du commerce et du crédit mobilier, la société malienne de jeux et loisirs- Casino de l’Amitié fortune’s Club Sarl, inscrit sous le nom commercial « Smjl Casino de l’Amitié fortunes Club a été créé en mai 2006. Le capital social  était fixé à la somme de vingt-cinq millions (25 000 000) F Cfa. Ainsi, deux Français se sont partagés à parts égales le capital du Casino de Bamako, soit 12.500.000Fcfa chacun. Il s’agit de  Feliciaggi Jérome Henri Robert, de nationalité française, résidant à Brazzaville, né à Captown en Afrique du Sud et titulaire du passeport de la communauté n°2.A.01.92.186 délivré par le préfet le 29 janvier 1992 à Ajaccio-Corse du Sud, et de Tomi Michel Jean Baptiste, né à Alger de nationalité française demeurant à Libreville au Gabon, détenant le passeport de la communauté n° 75.32.96.034420 délivré par le préfet de police le 4 mars 1996. »[7] Il conclue que nulle part dans le Registre du commerce et du crédit mobilier, le nom du président de la République n’est mentionné. 
  • Un certain avril 2012
    « Avril 2012. Par un bel après-midi printanier, un homme en costume azur sort du restaurant parisien huppé La Maison de la truffe, escorté par ses gorilles. C'est [l’actuel chef de l’Etat malien]. Il serre dans ses bras [le principal mis en cause] en petite forme (…) [qui] met à sa disposition des avions pour sa campagne présidentielle. »
    La datation de cet évènement nous interroge. Le coup d’Etat est intervenu au Mali le 22 mars 2012. Il est peu probable, confirmé par plusieurs sources, que de cette date jusqu’en avril 2012, l’actuel président de la République ait quitté le territoire malien pour la France. Au surplus, l’une des premières mesures prises par la junte militaire à cette époque était la suspension de la Constitution et la dissolution de toutes les institutions, comme on peut aisément le lire sur le site du Monde[8].
    Dans ce contexte, comment un homme politique malien – fût-il candidat – fera fi de ces nouvelles réalités locales et se déplacerait en France pour prendre possession d’avions mis « à sa disposition pour sa campagne présidentielle » ? La ficelle peut exister. Mais la version qu’on nous propose est qu’à même un peu grosse.
    La question qu’on est en droit de se poser est la suivante : si certains faits révélés souffrent d’imprécisions, l’analyse qui en découle peut-elle être validée ?
     
    L’article est-il utile ?
    Le journaliste Loïc Hervouet, cité en incipit, fixe le contenu du concept : « Quand on travaille pour un média, son patron n’est pas le rédacteur en chef mais le public. Ce n’est pas le consommateur, ni le client. » Et il rajoute : « Faire du journalisme, c’est avant tout promouvoir le développement des personnes et, sans trop user des grands mots, de la démocratie. » [9]
    Sous ce prisme, l’article du Monde promeut-il le développement du peuple français?
    Le 11 janvier 2013, en décidant de répondre, avec promptitude et efficacité, à l’appel de détresse du Mali, en proie à la partition de son territoire, la France a agi par solidarité. Elle est venue au secours d’un pays dont les soldats « avaient payé le prix de leur sang pour la libérer »[10], pour reprendre l’expression du chef de l’Etat français, qui ajoute que son pays est venu au Mali « honorer une dette ».
    Et depuis, la France a payé – et continue de payer – un lourd tribut  pour la libération et la stabilisation du Mali : plusieurs morts, de nombreux blessés et des millions d’euros engagés (647 millions d’euros en 2013 !)[11]. L’intervention française a aussi pour but d’endiguer la menace terroriste au Sahel dont la persistance constitue un réel risque pour l’Europe. D’autant, que les premières lignes du « Vieux Continent » sont situées à quelques  jets de pierre de la zone de conflit au Mali. L’éventuelle résurgence de la crise au Mali qui naîtrait de la fragilisation et de la déstabilisation de ses institutions ne peut que desservir les intérêts de la France et de l’Europe.
    Le parlementaire européen Louis Michel le dit mieux : « Tout ce qui se passe au Mali, ça ne concerne pas que les Maliens ; ça concerne aussi, au premier chef, d’une certaine manière, la tranquillité de l’Europe et c’est évident qu’elle soit en première ligne pour souffrir des conséquences des effets collatéraux de la déstabilisation du Mali ». [12]
    L’article du monde promeut-il le développement du peuple malien ?
    Il faut le dire, tout de suite, non. Non, pour un pays qui gère une sortie de crise plus que difficile. Difficile, pas seulement pour les 77% qui ont porté leur choix sur l’actuel locataire de Koulouba mais aussi pour l’essentiel des autres. Que l’on soit « coloré » ou « neutre », que l’on soit pour ou contre, il faut reconnaître que l’article du Monde ne laisse aucun Malien indifférent.
    Cela requiert un effort de recherche, un autre de compréhension, un d’analyse et un tout autre de « parti pris ». C’est donc l’effort qui est démultiplié. Et à l’échelle de la population d’un pays comme le Mali (15 millions d’âmes, toutes ne lisent pas mais toutes peuvent être impactées par le peu qui lisent), cela fait beaucoup : des heures, des jours qui partent en fumée. Pour si peu, on s'en serait bien privé. C’est tout autant des lignes politiques – et peut-être bien sociales – qui risqueraient de se distendre de l’interprétation des propos tenus dans l’article du quotidien français.
    Les priorités du Mali d’aujourd’hui sont tout autres. Elles sont simples : la paix, la sécurité et l’amélioration du pouvoir d’achat de la population. Et tous les efforts des Maliens – d’abord – et de la communauté internationale – ensuite – doivent être conjugués pour y arriver. Il faut redonner de l’espoir à ce grand peuple. Et pour cela, il faut des institutions stables. Or, l’article du Monde déstabilise la première institution du Mali en l’exposant, sur écran géant, à la face du monde. Sinon, comment penser autrement lorsque les peuples en Occident envoient leurs vaillants soldats et se délestent d’importantes sommes d’argent en ces temps de crise multidimensionnelle pour venir en aide à une population moins nantie dirigée par un président à qui l’on prête des connexions avec des « milieux corrompus et mafieux »?
    Si le président de la République échoue, ce ne sera le pain béni de personne. Ce sera encore des années perdues pour le Mali et pour les amis du Mali. C’est au peuple souverain du Mali de juger leur président pour le mandat qui lui a été confié et de le sanctionner, le cas échéant, par la voie des urnes. Pourquoi exposer des faits maintenant alors qu’ils remontent à une certaine époque ? Personne n’a intérêt à voir le Mali dériver vers une instabilité institutionnelle.
    En un mot comme en mille, l’article du Monde est une offense au peuple malien. Aujourd’hui, nous cherchons des solutions à notre problème (la sortie de crise) et non des problèmes  à notre solution (le choix démocratique).
    Et comme si cela ne suffisait pas, l’article du Monde poursuit : « Il [le principal mis en cause] fournit des vêtements de marque au futur président malien. » C’est la bouffée de vapeur qui fait sauter le couvercle. Nos bras nous tombent dans les mains et nous en versons des larmes. Mais c’est de la farce ? De l’offense ? Ou de l’avant-poisson d’avril ? C’est quoi ? Il faut le dire tout de suite, l’image de l’écriture est insoutenable. Choquante et risible. Que faut-il en retenir ? Ce n’est pas parce qu’on est ressortissant d’un pays qui se nomme Mali – l’un des pays les plus pauvres de la planète – que l’on ne peut pas se procurer – honnêtement – des « vêtements de marque ».
    Dussions-nous, au 21e siècle, porter de la cotonnade, juste pour cacher l’essentiel, et venir entretenir l’émotion exotique de certains teneurs de plume ? Et le trait est à peine forcé. C’est mal connaître le Mali et les Maliens. La fierté et l’orgueil de ces habitants sont tels que même les irréductibles adversaires politiques de l’actuel locataire de Koulouba sont prêts à se dénuder – et excusez du peu – pour habiller décemment leur président de la République. Pour la simple et bonne raison que c’est le président de tous les Maliens et qu’il y va de l’honneur de leur pays. Et tout uniment de leur propre honneur. Alors de grâce, épargnez-nous ces « petits détails » qui n’apportent rien au fond de l’écriture. Pour autant, ils salissent l’image d’une institution, la réputation d’un pays.
    Pour un journal sérieux et influent comme Le Monde qui se définit comme « une référence dans la presse francophone », qualificatif que nous partageons par ailleurs, il y a tout lieu de raison garder pour reprendre une rhétorique de notre président de la République. Le sage ne dit-il pas que : «  Celui que tout le monde écoute, ne doit pas tenir des propos déraisonnables et celui que tout le monde regarde ne doit pas emprunter un chemin tortueux. » La charte d’éthique et de déontologie du groupe Le Monde ne dit-elle pas que « La mission d'information comporte nécessairement des limites que les journalistes eux-mêmes s'imposent spontanément. »[13] Il faut trouver le bon équilibre entre l’expression et la responsabilité. L'enjeu, nous semble-t-il, n'est pas dans la rareté, il est dans l'excès.
    Pour ce faire, reprenons en notre compte les sages conseils de cet aîné[14], il faut  « que les flèches restent dans leur carquois, que le venin reste dans les crochets et le tison loin du feu. »
     
    Conclusion
    Et si Le Monde n’est pas le monde ? Ce sera de la tautologie que de répondre par l’affirmative à cette interpellation. En réalité, le substrat du questionnement interroge la pertinence des propos tenus dans l’article incriminant le Mali à travers la première institution de la République. La meilleure réponse nous est apportée par un député du Parlement de la première puissance mondiale. Et quel élu ? Il s’agit de l’ex-ministre d’Etat belge et ancien commissaire européen au développement et à l’aide humanitaire qui a été aussi chef de la mission des observateurs européens pour les dernières élections présidentielle et législatives au Mali.
    Voici ce que Louis Michel a dit à Bruxelles, quelques jours après la publication de l’article du Monde : « [Le chef de l’Etat malien] c’est un homme rigoureux, c’est un homme que j’apprécie pour son intégrité intellectuelle, politique, personnelle et je pense que c’est un peu l’avis de tout le monde dans la communauté internationale. Le Président jouit d’une grande crédibilité au sein de la communauté internationale. C’est un atout majeur pour le Mali et nous sommes tous derrière lui. »[15]
    A l’évidence, une partie du chemin vers la vérité est déjà faite. Le temps fera le reste. Et l’histoire fera son jugement. Alors, informons utile et précis !

Cheickna Bounajim Cissé



[1] - En octobre 1944, Hubert Beuve-Méry est rédacteur en chef de l'hebdomadaire Temps présent quand il est appelé par le général de Gaulle à créer, avec l'aide du gouvernement français, un quotidien de référence pour remplacer le quotidien Le Temps. C'est ainsi que naît Le Monde dont le premier numéro sort le 18 décembre 1944. (Source : Wikipedia)
 
[2] - Loïc Hervouet, Ecrire pour son lecteur, guide de l’écriture journalistique, collection J comme journalisme, Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, 2e trimestre 1979.
 
[3] - Gérard Davet et Fabrice Lhomme, La justice sur la piste du « parrain des parrains », Le Monde, 28 mars 2013, http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/03/28/la-justice-sur-la-piste-du-parrain-des-parrains_4391336_3224.html
 
[5] - Extrait de la charte d’éthique et de déontologie du groupe Le Monde : « La vocation des titres du groupe Le Monde est de fournir, sur tout support, une information de qualité, précise, vérifiée et équilibrée. Les journalistes doivent porter un regard critique sur l'information et faire écho au pluralisme des opinions. Ils s'interdisent toute manipulation et plagiat, ne relaient pas les rumeurs, évitent le sensationnalisme, les approximations et les partis-pris. » Source : site web du Monde,  http://www.lemonde.fr/actualite-medias/reactions/2010/11/03/la-charte-d-ethique-et-de-deontologie-du-groupe-le-monde_1434737_3236.html
 
[6] - Source : Le Monde, Le Gabon confirme la mort d'Omar Bongo, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2009/06/08/le-premier-ministre-gabonais-va-faire-une-declaration-sur-omar-bongo_1203759_3212.html
 
[7] - Oumar Konaté, Le Prétoire, http://koulouba.com/societe/casino-fortunes-club-de-bamako-jerome-feliciaggi-et-tomi-michel-les-principaux-actionnaires
 
[8] - Source : Au Mali, des militaires renversent "ATT" Par Philippe Bernard et Jean-Philippe Rémy ((Niamey, envoyé spécial)), 22 mars 2012, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/03/22/au-mali-des-militaires-renversent-att_1674073_3212.html. 
 
[9] - Interview de Loic Hervouet, Propos recueillis par Laurent Couderc, Bucarest, 24 mars 2006,  http://www.lepetitjournal.com/bucarest/a-la-une-bucarest/4692-trois-questions-a-loic-hervouet-mateur-fi.html
 
[10] - David Revault d'Allonnes, Au Mali, François Hollande tire les leçons de l'intervention militaire française, Le Monde, 20 sept. 2013, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/09/20/au-mali-francois-hollande-tire-les-lecons-de-l-intervention-militaire-francaise_3481630_3212.html
 
[11] - Geoffroy Clavel, Mali: anniversaire de l'opération Serval, succès contrasté du quinquennat de Hollande, Le HuffPost, 11 janv. 2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/01/11/mali-anniversaire-operation-serval-succes-inconteste-quinquennat-hollande_n_4577603.html
[12] - Louis Michel : « Le Parlement européen fait totalement confiance à IBK », 5 avr 2014
[14] - Source : Fousseyni DIARRA, Lettre ouverte au Président Ibrahima Boubacar KEITA, https://www.maliweb.net/contributions/lettre-ouverte-au-president-ibrahima-boubacar-keita-236512.html
 
[15] - Source : Louis Michel : « Le Parlement européen fait totalement confiance à IBK », 5 avril 2014, http://news.abamako.com/h/43005.html